C’est un fait que le bilan que laisse Jacques Chirac au terme de douze années de présidence est loin de faire l’unanimité dans son propre pays. Qu’il s’agisse notamment de la fameuse fracture sociale, du chômage ou de l’Europe, plus d’un Français sur deux en effet juge sa gestion plutôt ou même très mauvaise, à en croire les derniers sondages. Ce verdict peut paraître plutôt sévère ; mais il est, bien sûr, le droit le plus légitime des Français.
Il reste que le président d’un pays tel que la France est rarement l’affaire de ses seuls concitoyens : et pas seulement parce qu’il s’agit là après tout de la patrie historique des droits de l’homme. Avec Charles de Gaulle s’était révélée une vision indépendante du monde qu’aura dignement perpétuée Chirac. Dignement et avec succès, de surcroît : c’est bien en s’opposant en 2003 à l’équipée irakienne de George Bush, en mettant en garde contre ses catastrophiques retombées, que le président sortant battait tous les records de popularité, chez lui-même comme dans une bonne partie de la planète. C’est aujourd’hui seulement que les Américains eux-mêmes doivent en convenir : de les débarrasser de la sorte du tyran Saddam Hussein n’a rendu les infortunés Irakiens ni plus libres ni plus heureux ; et loin d’enrayer le terrorisme, cette guerre n’a fait que l’exacerber, compromettant d’autant la paix et la sécurité du Proche et du Moyen-Orient.
Jacques Chirac ne fait pas l’unanimité dans notre pays non plus, c’est bien le moins que l’on puisse dire. Mais c’est à son honneur, est-on tenté d’ajouter aussitôt, tant en effet les ennemis du Liban et leurs protégés locaux ont de bonnes raisons de détester Jacques Chirac : tant sont devenues visibles, patentes, flagrantes, affichées et même proclamées les obédiences extérieures du gros de l’opposition. Car c’est bien sur le dossier libanais que la France de Chirac s’est activement associée à une politique US qu’elle se refusait absolument à cautionner en d’autres domaines. Et cette jonction, la France l’aura opérée parce que le contexte régional paraissait enfin mûr pour une nouvelle émancipation du Liban, parce que l’occupation israélienne du Sud n’était plus en mesure, malgré le prétexte des hameaux de Chebaa, de justifier et de nourrir une autre occupation, parce que la contestation antisyrienne enflait ; parce qu’elle avait cessé d’être le fait des seuls chrétiens.
Le coup d’envoi de cette coopération, c’était la résolution 1559 des Nations unies mettant en garde contre la reconduction forcée du mandat du président Émile Lahoud et exigeant le départ des troupes syriennes stationnées dans notre pays. La suite, c’était tout le chapelet de textes onusiens adoptés après l’assassinat de Rafic Hariri et la série d’attentats perpétrés contre des personnalités politiques et des leaders d’opinion libanais. Et la suite de la suite, c’est la priorité absolue que la France, celle de Sarkozy comme celle de Chirac, accorde à l’avènement d’une justice vouée à sanctionner les crimes passés, à décourager toute atteinte future au Liban. Éloquente à cet égard était déjà la réunion qu’ont tenue la semaine dernière à l’Élysée les deux présidents avec Saad Hariri ; non moins significatifs cependant sont les efforts occidentaux (et très substantiellement français) déployés depuis hier à l’ONU en vue d’instituer enfin le tribunal international au moyen d’une décision contraignante, comme le souhaite, en désespoir de cause, le gouvernement de Beyrouth.
C’est un Jacques Chirac visiblement ému qui, au moment de passer la main et de clore quatre décennies de carrière publique, a fait ses adieux hier soir aux Français. Véritable animal politique, l’homme, à l’évidence, a néanmoins du cœur. Et dans ce grand cœur il y a toujours eu une place spéciale pour le Liban. J’ai eu le privilège de le constater de tout près au feu de son regard, aux accents de sa voix, lors du long entretien qu’il m’accordait à Paris, à la veille du Sommet francophone de Beyrouth (+).
Bien davantage qu’une classe politique libanaise inconsciente, c’est de notre jeunesse, à ses yeux extraordinaire, de la nécessité de lui redonner confiance, que se préoccupait Chirac. C’est à commencer par les jeunes plants qu’il cultivait sa passion du Cèdre.
Issa GORAIEB
(+) Interview publiée dans L’Orient-Le Jour du mercredi 16 octobre 2002.
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