Schröder est rentré chez lui, Chirac boucle ses valises, Blair s’apprête à déménager du 10 Downing Street et d’autres encore suivront bientôt ; cela étant, à quoi sert donc de miser sur le soutien de l’étranger, du moment que l’unité interne peut seule mener à la solution ?
Cette ahurissante conception de la démocratie et de ses règles de base, c’est le président Émile Lahoud qui l’administrait doctement jeudi à ses visiteurs. À l’évidence, le chef de l’État ne trouve à déplorer d’autres ingérences étrangères que celles qu’il impute aux pays occidentaux : les autres, c’est-à-dire les plus solidement établies, les plus déstabilisatrices, les plus implacablement pernicieuses, eh bien elles n’existent tout simplement pas. Ou bien alors elles n’ont rien d’étranger puisque faisant, en somme, partie de la famille !
De même, la notion d’alternance au pouvoir ne semble pas dire grand-chose au chef de l’État. Et c’est bien normal après tout, pour un homme qui par la grâce – et à l’image – de ses protecteurs syriens, n’a jamais eu à alterner qu’avec lui-même. Comme par hasard d’ailleurs, c’est ce même jeudi que le nouveau Parlement de Syrie approuvait à l’unanimité la candidature (unique, cela va de soi) de Bachar el-Assad à un nouveau mandat présidentiel. C’est dire que selon toute probabilité, le raïs syrien sera à son poste quand George Bush aura dételé, lui aussi. En trente ans de pouvoir, son père, lui, avait usé une bonne demi-douzaine de présidents américains : en matière de continuité partisane, et ce n’est guère étonnant, les dictatures sont assurées de remporter la palme.
Tout autre chose cependant est la continuité politique, laquelle repose sur la fidélité non point au clan, mais aux mêmes principes et valeurs. Lahoud peut ainsi se réjouir du départ d’un Jacques Chirac qu’il abhorrait, et qui le lui rendait bien. Mais du moins pour ce qui est du Liban, de sa liberté, de son intégrité et de sa sécurité, il va falloir que Lahoud et ses amis se résignent à l’idée que Nicolas Sarkozy est loin d’être l’exact opposé de Chirac. Car c’est très précisément sur le dossier libanais qu’a été amorcée, en priorité et en avance de plusieurs jours sur le calendrier, une harmonieuse passation des pouvoirs entre ces deux produits rivaux de la tradition gaulliste.
Pour souligner cet intérêt spécial, aucun discours public, aucun communiqué de presse ne pouvait être plus éloquent que la réunion, en tout point extraordinaire – et même absolument sans précédent dans les annales de la Ve République – qui, ce même jeudi, a groupé au palais de l’Élysée le président sortant, son successeur élu et le chef de la majorité parlementaire libanaise Saad Hariri. Pourquoi Hariri, avant même Tony Blair ? Pour bien montrer sans doute aux sceptiques, comme aux malveillants, que ce solide attachement à un Liban pleinement indépendant ne tient pas à l’amitié personnelle liant Chirac à la famille Hariri, ne serait-ce que parce que celle-ci n’engage en rien le nouveau président de la France.
Cela dit, la spectaculaire initiative déployée hier par le patriarche maronite aura salutairement animé la morne chronique du palais de Baabda. En se rendant auprès d’un président qui depuis longtemps n’était plus en odeur de sainteté à Bkerké, un président boycotté par le gros de la communauté internationale comme par le rassemblement du 14 Mars, le cardinal Sfeir a certes redoré en partie un blason passablement terni. Mieux, dans ses déclarations subséquentes à la presse, le prélat qui s’est nettement prononcé pour l’avènement d’un nouveau président se tenant à égale distance de toutes les parties a paru classer une fois pour toutes ces deux points cruciaux : l’élection présidentielle doit impérativement se tenir dans les formes et délais prévus par la Constitution ; et en aucun cas il ne saurait être question de deux gouvernements rivaux, comme ce fut le cas en 1988.
C’était là prêter des dispositions et intentions on ne peut plus louables à son interlocuteur. C’était lui attribuer aussi une influence effective sur les forces d’opposition. En réalité, c’était surtout l’impliquer, par-devers l’opinion publique, dans le seul processus susceptible de conduire à la solution. Le seul seyant à un chef d’État.
Issa GORAIEB
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