Rupture, réforme, rénovation, renouvellement, mutation ? Les vocables peuvent varier à l’infini, c’est au changement qu’aspirent tout simplement les Français et ils l’ont clairement dit lors de l’élection présidentielle de dimanche. Ils l’avaient même dit dès le premier tour du scrutin, quand ils ont entrepris de modifier profondément le paysage électoral en se rendant massivement aux urnes, en répudiant les extrémistes de gauche comme de droite, en offrant une troisième place tout à fait honorable au candidat du centre.
Plus crédible que celle de sa rivale Ségolène Royal se sera avérée la promesse de renouveau qu’arborait Nicolas Sarkozy. Ici en effet, un projet largement associatif certes, fondé sur le noble et séduisant concept d’entraide humaine à l’ombre d’un État-providence, mais trop tributaire en réalité des exigences de partenaires sociaux acharnés à défendre leurs acquis. Et là un plan concret, nettement arrêté et non moins nettement décliné : mieux, une méthode éprouvée, déjà testée avec succès dans maints pays d’Europe, se fondant sur la défiscalisation, le dégraissage de l’administration et la libéralisation du marché du travail, tous éléments devant stimuler la croissance économique et conduire au plein emploi.
C’est ce programme de revalorisation du travail, rompant avec une longue et désastreuse tradition d’assistanat, que vient de cautionner la majorité des Français. Mais elle a fait sien aussi le souci de la sécurité, de l’identité nationale et d’un contrôle plus strict de l’immigration : tous thèmes adroitement empruntés au Front national et crédiblement plaidés de surcroît par ce fils d’immigré hongrois.
Sur tous ces points, et notamment au niveau d’une rue qui a violemment protesté contre le résultat de l’élection, Sarkozy devra gagner son pari de rassembleur, un rassembleur maniant tout à la fois l’ouverture politique et la fermeté en matière d’ordre public et de primauté de la loi. Et c’est un défi énorme que doit relever lui aussi un Parti socialiste entré en crise à peine était consommée sa défaite. Barricadée dans sa position de leader, Ségolène Royal se voit demander des comptes par les mêmes ténors qu’elle avait évincés pour la candidature du parti. En matière de rancune sinon d’appareil digestif, les éléphants, on s’en aperçoit déjà, ça rumine énormément...
Au plan de la politique étrangère, domaine réservé de l’Élysée, ce sont d’autres espérances ou appréhensions que suscite le successeur de Jacques Chirac, qu’il s’agisse de l’Europe, des États-Unis, ou des autres continents. Sarkozy le sait qui, dans son premier discours d’après la victoire, s’est adressé au monde aussi bien qu’aux Français. Ami proclamé des Américains, salué en tant que tel d’ailleurs par la grande presse US, il a tenu à se ménager néanmoins une marge de réserve et de discussion. On aura relevé avec satisfaction, de même, son évocation d’un rêve de paix en Méditerranée où, affirme-t-il, tout va se jouer. C’est au Proche et au Moyen-Orient cependant que l’on devrait constater la portée, comme les limites, du changement annoncé.
Sarkozy, un anti-Chirac vraiment comme veulent manifestement le croire d’aucuns ? Toute la question est là. Comme par hasard Israël, la Syrie et le Hezbollah auront été les tout premiers à réagir dans cette partie du monde. Comme par hasard, et malgré les antagonismes, malgré les différences de formulation, ils auront tous les trois émis le même vœu d’une politique française plus équilibrée, c’est-à-dire plus compréhensive à leur égard. C’est un fait que le président élu de France est, avant toute autre chose, un pragmatique et qu’il sera inévitablement amené à déployer un style différent. Mais il serait abusif de penser qu’en des domaines aussi sensibles que le Proche-Orient le réalisme pourra supplanter les principes : surtout quand il y va de l’existence même d’un pays aussi vulnérable, entouré d’une telle somme de malveillances que le nôtre.
À Chirac on a pu reprocher son approche par trop personnalisée du problème : c’est-à-dire sa détermination à mettre aussi du cœur dans son action, aux côtés d’un pays opprimé, systématiquement agressé dans sa chair, un pays dont il n’avait aucune honte à claironner combien il l’aimait. Lui en tenir rigueur au nom du changement serait cracher dans la soupe. Et pas seulement pour les Libanais.
Issa GORAIEB
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