Le « Diable boiteux » ne l’avait pas prévu, mais il existe de nos jours deux styles diplomatiques : celui dit du judoka et celui du sumotori. La première technique consiste à « suivre » l’attaque de l’assaillant plutôt qu’à chercher à la contrer, puis, le moment venu, à lui imprimer une légère secousse, laquelle, jointe à son élan propre, est censée l’envoyer au tapis, pardon, au tatami. Les partisans de l’autre technique, moins subtile mais tout aussi efficace, entreprennent d’étourdir l’adversaire pour mieux le saisir à la ceinture et remporter la victoire en l’expédiant hors du cercle. En somme, l’habileté d’un côté, la manière forte de l’autre. Cette dernière ayant eu les faveurs, longtemps durant, du président américain George W. Bush et de son numéro deux. Qu’est-il donc arrivé pour que, en l’espace d’à peine quelques semaines, Washington soit passé à la méthode douce mais ferme, celle dont on peut constater aujourd’hui les effets, en Asie comme au Proche-Orient ?
Il y a eu, difficile de l’oublier, les échecs à répétition essuyés en Irak, et le voile gris jeté sur l’aura dont se paraient jusqu’alors les États-Unis aux yeux de leurs féaux sujets (bien malgré eux pour la plupart) éparpillés aux quatre coins du globe. Dès lors, les têtes ne pouvaient que rouler, suivant la bonne vieille formule du bouc émissaire qu’il importe de sacrifier. Exit donc Paul Wolfowitz, brillant stratège sur le papier et piètre tacticien dans la pratique, suivi en toute logique par son maître au département de la Défense Donald Rumsfeld puis par leur pendant (bien peu) diplomatique John Bolton. Ses avant-postes démantelés, il restait la forteresse Dick Cheney, dont le vénérable hebdomadaire Time n’hésite pas à évoquer le « crépuscule ». L’atout devenait soudain un poids d’autant plus lourd à traîner qu’il eût été impensable de s’en débarrasser au lendemain de « mid-term elections » catastrophiques pour le Grand Old Party et à quelques mois d’un scrutin présidentiel à l’issue on ne peut plus incertaine. Sa disgrâce, le « Veep » la doit essentiellement à l’affaire Lewis « Scooter » Libby, son principal adjoint, reconnu coupable d’avoir révélé l’appartenance à la Central Intelligence Agency – ce qui constitue un crime fédéral – de Valerie Plame. Celle-ci est l’épouse d’un ancien ambassadeur US, Joseph Wilson, dont le grand tort avait été de ne pas avaliser, à la faveur d’une mission au Niger, la fumeuse thèse de l’armement nucléaire de Saddam Hussein. Finalement Tricky Dickie (un surnom jadis dévolu à Richard Nixon mais qui lui sied à ravir) aura eu le défaut de ce qui passait pour être sa principale qualité : une propension compulsive à tout centraliser, jusqu’au moindre détail. La gaffe de son adjoint, voulue en fait par pure méchanceté et dans un désir de vengeance, était donc la sienne. Impardonnable.
Neutralisé, le « swat team » qui avait longtemps combattu le malheureux Colin Powell et provoqué son départ a fini par se replier en désordre, cédant progressivement le terrain au camp Rice. Entamée en 2005, la montée en force de celui-ci s’est effectuée au détriment du messianisme cher au Bush des premières années 2000. Place désormais au pragmatisme cher au vieux Henry (Kissinger), dont l’actuelle secrétaire d’État est la digne élève même s’il lui répugne quelque peu de le reconnaître. Même main de fer dans un gant de velours, même façon de laisser le temps faire son œuvre ; seul le parcours pourrait sembler différent. Écoutez Condie en février 2003 : « Le pouvoir compte. Mais la morale ne saurait être absente de notre politique étrangère car le peuple américain ne l’admettrait pas. Les Européens peuvent se gausser de nous ; ils peuvent nous juger naïfs. Le fait est que nous ne sommes pas européens mais américains. Nos principes sont différents. »
Quel que soit l’étendard sous lequel se place le département d’État, il est loisible de constater les premiers résultats de cette nouvelle approche : Pyongyang a finalement accepté de discuter ; Ahmadinejad a beau se montrer rétif, il doit compter avec une opposition intérieure de plus en plus solide, conduite par Hachémi-Rafsandjani ; l’Arabie saoudite sous-traite pour le compte du Big Brother yankee les dossiers les plus chauds du Proche-Orient, libanais et palestinien principalement, mais aussi celui autrement plus brûlant des liens entre Damas et Téhéran. Il fallait s’y attendre : l’option wahhabite fait grincer nombre de dents dans la capitale fédérale où l’ombre du 11-Septembre et du terrorisme international demeure omniprésente. Et la démocratie, et le Grand Moyen-Orient dans tout cela ? À ces questions, « Miss Secretary of State » répond par un sourire carnassier. Comme pour dire : « Il sera toujours temps de voir venir. » Tant il est vrai que le pragmatisme, c’est aussi la politique des petits pas.
Christian MERVILLE
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Le « Diable boiteux » ne l’avait pas prévu, mais il existe de nos jours deux styles diplomatiques : celui dit du judoka et celui du sumotori. La première technique consiste à « suivre » l’attaque de l’assaillant plutôt qu’à chercher à la contrer, puis, le moment venu, à lui imprimer une légère secousse, laquelle, jointe à son élan propre, est censée l’envoyer au tapis, pardon, au tatami. Les partisans de l’autre technique, moins subtile mais tout aussi efficace, entreprennent d’étourdir l’adversaire pour mieux le saisir à la ceinture et remporter la victoire en l’expédiant hors du cercle. En somme, l’habileté d’un côté, la manière forte de l’autre. Cette dernière ayant eu les faveurs, longtemps durant, du président américain George W. Bush et de son numéro deux. Qu’est-il donc arrivé...