Il y a vingt et un ans, en septembre 1986, j’avais noté dans un cahier de réflexion personnel le texte suivant :
« Il m’a toujours semblé que les procès de Nuremberg signalaient la fin d’un code d’honneur militaire établi tout au long d’une période d’environ 1 000 ans, ou tout au moins une grave entorse à ce code. Car jusqu’alors, les chefs vaincus n’étaient pas mis au rang de criminels ; le fait d’être vaincus ne les criminalisait point et ils étaient souvent invités à participer au traité de paix. Il suffit de rappeler le rôle de Talleyrand au traité de Vienne. Or il advint à Nuremberg que ce ne furent pas en général les criminels responsables des camps de la mort qui furent incriminés, mais surtout les généraux, les amiraux, les diplomates, tous ceux qui, de par leur intelligence et leurs capacités, furent considérés comme une menace pour les Soviets et les USA ou suscitèrent peut-être chez eux des sentiments primitifs de vengeance.
« Si l’étiquette de guerre ainsi que le code d’honneur avaient été respectés, tous ces généraux, amiraux et diplomates ennemis, qui n’étaient en rien responsables des crimes nazis et qui ne faisaient que défendre leur patrie, auraient été épargnés alors que les vrais criminels auraient dû être jugés et condamnés ; ceux dont la responsabilité ne faisait aucun doute. Or la plupart de ceux-ci ne furent jamais appréhendés et échappèrent ainsi au châtiment qu’ils méritaient. »
Et pourtant, ces remarques, lorsque j’osais en faire part, soulevaient dans mon entourage indignation et colère. Cependant, peu à peu, au fil des années et bravant le conformisme et correction politique, des juristes se sont penchés pour les analyser sur les procédures adoptées par le tribunal de Nuremberg alors qu’à l’époque même, certains des avocats en charge de ce procès s’étaient plaints du fait que les lois sur lesquelles se basaient les accusations n’étaient pas fondées sur des pratiques reconnues, mais improvisées ad hoc, pour les besoins de la cause. D’autre part, il fut défendu aux accusés d’invoquer en contrepartie et pour leur défense personnelle relative aux crimes qui leur étaient imputés les actions commises par leurs accusateurs telles que les bombardements de Hiroshima, de Nakasaki et de Dresde par exemple, tous perpétrés à l’encontre de populations civiles.
Et aujourd’hui même, le Tribunal pénal de La Haye pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), d’ailleurs non reconnu par la Serbie, passe sous silence les bombardements massifs de l’OTAN sur les localités serbes, similaires aux bombardements américains sur l’Irak, pour se concentrer sur des crimes imputés à Milosevic et à ses généraux dans la défense du Kosovo, berceau de leur civilisation contre l’UCK ou armée de libération du Kosovo. Il avait alors été décidé de promouvoir l’établissement d’un Kosovo albanais indépendant et musulman. Le Liban accepterait-il de donner la Békaa à la Syrie ou le Sud à Israël ? Les principaux chefs d’accusation adoptés d’une façon générale par ces tribunaux sont désignés comme étant crimes contre l’humanité, locution retentissante et grandiloquente au contenu me semble-t-il insaisissable, et crimes de guerre, formule plus précise mais décrétée à l’emporte-pièce. Cependant, voici que ce tribunal même, le TPIY, est aujourd’hui en perte de vitesse dans l’opinion publique européenne. Le féroce procureur de ce tribunal, Carla Del Ponte, ne vient-elle pas de déclarer que celui-ci est devenu gênant pour nombre de gouvernements ? « En 1999 et 2000, nos tribunaux plaisaient beaucoup, aujourd’hui, nous gênons ; nous ne sommes plus aussi bien vus », dit-elle.
Venons-en au tribunal international au Liban ; celui-ci, comme les autres, n’est mis en scène que pour camoufler un verdict décidé d’avance. À tort ou à raison, tout le monde pense que ce seront les Syriens qui seront inculpés. À l’appui de cette thèse, il est probable que les individus qui ont placé la bombe dont fut victime Hariri soient syriens, aidés peut-être de Libanais ; mais saura-t-on jamais quelle est la puissance qui a manigancé et tiré les ficelles de ce complot ?
Donc, de grâce, que l’on nous épargne cette mascarade ainsi que l’énorme capital qui sera investi dans ce tribunal, capital dont nous n’avons pas les moyens et que, par conséquent, l’on désigne derechef et officiellement les Syriens à tort ou à raison comme étant les coupables et les responsables des crimes commis au Liban. Cette procédure expéditive serait en parallèle aux discours, déclarations et assertions tonitruants émanant de notre classe politique.
Ne serait-il cependant pas plus honorable de faire mener les investigations et la recherche des criminels par nos divers services de renseignements libanais, peut-être secondés par des membres de services d’intelligence étrangers, pour aboutir à des jugements basés sur nos propres lois ?
Nous savons que notre administration judiciaire laisse hélas beaucoup à désirer, mais ce n’est pas en la discréditant à fond que nous pourrons bâtir un État de droit.
D’autre part, qu’en est-il de l’investigation relative au meurtre atroce de Dany Chamoun et de sa famille ?
Yvonne SURSOCK COCHRANE
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