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Actualités

L’ÉDITORIAL de Issa GORAIEB Des souris et des fauves

Ils y viennent aujourd’hui seulement, avec des siècles de retard sur nous ; et pourtant, ils semblent bien placés désormais pour nous en remontrer sur la question. Dans sa dernière livraison, le grand hebdomadaire américain Time évoque en couverture les laborieux processus d’intégration ethnique et religieuse en cours dans divers pays d’Europe, et propose cinq moyens de faire mieux aller les choses : de tirer le meilleur profit de cette source de richesse bien connue qu’est le pluralisme. On voit d’ici s’offusquer ou ricaner, bien sûr, les tenants de la vieille Europe, au spectacle d’une Amérique qui n’a renoncé que bien tardivement à la ségrégation raciale, qui est loin d’avoir exorcisé tous ses démons, que les attentats terroristes de l’an 2001 ont même rendue passablement xénophobe et qui s’autorise néanmoins à donner des leçons. À quoi d’autres rétorqueront que depuis l’ère Kennedy, les USA ont mis les bouchées doubles, que les success stories de couleur abondent, que le rêve américain n’est certes plus réservé aux seuls WASP. Quoi qu’il en soit, reste le fait, incontournable, que la mondialisation aidant – et souvent comme par un retour de bâton des passés coloniaux –, tous ces thèmes sont aujourd’hui au cœur des débats de société, et donc des débats politiques, un peu partout sur terre. C’est un débat d’un tout autre ordre cependant, mais aux implications plus graves encore, voire vitales, qui est notre lot. Si les Phéniciens ont fondé Carthage, les Libanais, eux, n’ont colonisé personne, et c’est plutôt le contraire qui s’est produit à maintes périodes de l’histoire. Leur pays est pourtant menacé, dans sa stabilité et son délicat équilibre interne, par cette bombe à retardement (et à répétition !) que constituent les centaines de milliers de réfugiés palestiniens installés sur son territoire. Ce n’est pas là le plus dramatique, le plus aberrant, cependant. Car l’intégration que les Libanais ont piteusement ratée, l’intégration qu’il leur reste à accomplir, c’est la leur propre : c’est leur adhésion sans réserves à un État indépendant et souverain, un État de droit, un État qui serait celui de tous et de personne. Terre d’asile pour les minorités, le Liban est devenu une singulière Babel d’incompréhension, de suspicion, de vieilles rancunes et d’allégeances nouvelles. Tout y est à refaire, à commencer par ce pacte national de 1943 grâce auquel on croyait avoir levé, une fois pour toutes, les ambiguïtés. Ni rangés sous l’aile de l’Occident ni faisant corps avec la Syrie ou l’Iran, les Libanais de 2007, vraiment ? Si après tant de décennies la question reste d’une triste actualité, c’est que nous n’avons pas su édifier une nation régie bon an mal an, sans égard aux fortunes et infortunes des chefs politiques, par le jeu rigoureux des institutions. Du Liban on a pu dire qu’il est le plus vieux laboratoire du monde en matière de coexistence, de convivialité. Le malheur, c’est qu’il l’est resté. Et que les expériences qui y sont tentées se déroulent à l’ombre de paramètres nouveaux, dont certains découlent de ce fameux choc des civilisations qui obsède la planète tout entière. Pays d’appartenance (et non plus seulement de visage) arabe, patrie définitive, a-t-il été nécessaire de préciser dans le préambule de la Constitution de Taëf, le Liban a miraculeusement tenu tête aux visées tantôt conflictuelles, tantôt objectivement convergentes, de ses proches voisins. C’est-à-dire de la Syrie, qui n’a jamais renoncé à ses prétentions pseudo-historiques sur notre territoire, et d’Israël, État raciste se situant par définition aux antipodes de la formule libanaise. Non moins importante cependant que cette question d’existence (que tous hélas ne tiennent pas pour tranchée) est celle d’identité. Et le heurt actuel des idéologies contradictoires, les alignements sur les axes régionaux et internationaux ennemis – tout cela sur fond de criminelles menées déstabilisatrices – ne sont guère faits pour hâter l’ébauche finale de ce pays prodige qui serait tout à la fois libanais et arabe, parfaitement souverain et néanmoins à l’aise dans son environnement naturel, ouvert sur l’Occident mais non l’instrument de ce dernier. Depuis la guerre fratricide de quinze ans, les chefs libanais n’ont plus à démontrer leur pugnacité, leur férocité, leur aptitude à s’affronter tous crocs dehors. Mais quels fauves peuvent-ils être à ce point attachés à leur fruste condition de souris de laboratoire ? Issa GORAIEB

Ils y viennent aujourd’hui seulement, avec des siècles de retard sur nous ; et pourtant, ils semblent bien placés désormais pour nous en remontrer sur la question.
Dans sa dernière livraison, le grand hebdomadaire américain Time évoque en couverture les laborieux processus d’intégration ethnique et religieuse en cours dans divers pays d’Europe, et propose cinq moyens de faire mieux aller les choses : de tirer le meilleur profit de cette source de richesse bien connue qu’est le pluralisme. On voit d’ici s’offusquer ou ricaner, bien sûr, les tenants de la vieille Europe, au spectacle d’une Amérique qui n’a renoncé que bien tardivement à la ségrégation raciale, qui est loin d’avoir exorcisé tous ses démons, que les attentats terroristes de l’an 2001 ont même rendue passablement xénophobe et qui...