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Actualités - Opinion

IMPRESSION Demain

Il fait froid en ce printemps qui commence. Froid d’un froid de guerre froide. Impression de chute sans filet. Les passions elles-mêmes semblent tiédir. Les discussions naguère véhémentes se font plus lasses. Que reste-t-il à dire ? Le soir venu, remercier d’une journée gagnée, et au lever du jour, croiser les doigts pour que rien ne se passe. Ou qu’une solution apporte quelque baume, que l’on puisse songer au lendemain. « Demain », peut-on imaginer la souffrance d’être privé de ce mot ? Pour nous, le peuple de « boukra », congénitalement incapable de vivre dans l’instant, éternel rêveur de lendemains qui chantent, elle est insupportable. Que « boukra » soit bouché, et c’est une prison qui s’élève malgré le bleu du ciel et la douceur absurde de la lumière qui nous baigne. Tous les matins en allant au travail, je vois les barbelés s’élever un peu plus haut autour du peuple des tentes. Assiègent-ils la ville ou en sont-ils eux-mêmes assiégés ? De part et d’autre du fil, qui est l’otage ? Mais tous, tant que nous sommes. Et davantage que de la géographie, nous sommes prisonniers du temps, de cette chape qui nous empêche de prononcer le mot « demain ». Sans lendemain, on est sans espoir, et cette manie que nous avons désormais de n’attendre que le pire tourne à l’épidémie. Comme pour toute alerte sanitaire, des mesures d’hygiène s’imposent. À défaut de brûler les draps dans lesquels on a fait des cauchemars, inviter une pensée optimiste avant de s’abandonner à la nuit. Faire des projets, même pour l’heure qui suit, pour se réconcilier avec « plus tard ». Prisonniers, nous avons tous un rêve d’évasion. Il est malséant et monstrueusement égoïste de parler du sien quand il exclut les autres, les fige dans l’impuissance et les enfonce dans l’isolement. Ne pas sous-estimer la fragilité de son interlocuteur, ne pas colporter de mauvaises nouvelles : loin de rendre intéressant, cela rend antipathique. Les médias se chargent de la besogne, inutile d’en rajouter. Du reste, le seul moyen de ne pas subir est encore d’agir. Puiser en nous-mêmes le temps infini qui nous manque au-dehors. Produire, créer, aider, écouter, aimer, recycler l’inertie en énergie, le désespoir en espoir. Demain ne nous est pas donné, mais nous savons le faire. Fifi ABOU DIB
Il fait froid en ce printemps qui commence. Froid d’un froid de guerre froide. Impression de chute sans filet. Les passions elles-mêmes semblent tiédir. Les discussions naguère véhémentes se font plus lasses. Que reste-t-il à dire ? Le soir venu, remercier d’une journée gagnée, et au lever du jour, croiser les doigts pour que rien ne se passe. Ou qu’une solution apporte quelque baume, que l’on puisse songer au lendemain. « Demain », peut-on imaginer la souffrance d’être privé de ce mot ? Pour nous, le peuple de « boukra », congénitalement incapable de vivre dans l’instant, éternel rêveur de lendemains qui chantent, elle est insupportable. Que « boukra » soit bouché, et c’est une prison qui s’élève malgré le bleu du ciel et la douceur absurde de la lumière qui nous baigne. Tous les matins en allant...