Rechercher
Rechercher

Actualités - Opinion

L’ÉDITORIAL de Issa GORAIEB Le pain de la peur

Ces frustes véhicules, il n’en coûte qu’un billet bleu pour y prendre place. Pas de stations d’arrêt prédéfinies, pas d’horaires, on n’a qu’à héler de la main, on embarque puis on désembarque une fois rendu. À bord, on ne côtoie pas de hauts personnages, mais, le plus souvent, de petits fonctionnaires, des employés de rang subalterne rejoignant leur lieu de travail ou rentrant chez eux. Dans un pays dépourvu de tout réseau de transports en commun et où il faudrait toute une flottille de voitures privées pour assurer les déplacements d’une famille un tant soit peu nombreuse, c’est là le métrobus du cru, plus économique que le taxi-service, qui permet à d’innombrables citoyens et citoyennes de se rendre au bureau, au magasin, à l’atelier, au lycée, à l’université. C’est sur ces Libanais plus qu’ordinaires, innocents de tout activisme politique, sur ces travailleurs de l’ombre s’échinant à gagner dignement leur pain quotidien, que s’est portée hier la main des criminels. Et c’est précisément de la condition ordinaire, petite-bourgeoise ou plébéenne, des victimes tombées à Aïn Alak que cette nouvelle agression tire son caractère exceptionnel, annonçant un nouveau palier dans la guerre terroriste déclarée au Liban. Car la terreur ne s’était pas fait faute, ces deux dernières années, d’assassiner chefs politiques et leaders d’opinion, croyant ainsi châtier les insolents et intimider, du même coup, leurs compagnons : entreprise aussi vaine qu’odieuse, puisqu’elle n’a fait que stimuler la résistance à l’oppression. Qu’à cela ne tienne, c’est contre la base que vient de se retourner – suprême raffinement – la subversion : contre ces acteurs tenus pour secondaires, ces figurants anonymes qui, chacun à sa manière et dans la mesure de ses modestes moyens, sont cependant les plus authentiques des résistants. Car ils s’acharnent, ces soldats inconnus, à entretenir un souffle de vie dans une société sclérosée par les querelles des politiques et les ingérences étrangères. Idéologiquement engagés ou pas, ils n’aspirent qu’à la paix, la sécurité et la prospérité, dans un pays où les tueurs continuent de bénéficier d’une scandaleuse, d’une inexplicable impunité : dans un pays où l’on use comme d’une arme politique de l’appauvrissement général (je ne trouve pas d’autres mots pour évaluer le résultat objectif du sit-in de l’opposition dans le centre-ville de la capitale). Le peuple s’acharne ? Eh bien, il va devoir apprendre, le peuple, à s’acharner dans une peur de tous les instants, celle qui porte tout un chacun à se méfier de tout le monde, à dévisager ses voisins de bus, à s’alarmer de chaque automobile inconnue garée dans son quartier. Telle un monstrueux engin à géométrie variable, la stratégie nouvelle déclinée hier est porteuse de maints autres messages non moins angoissants et qui, d’ailleurs, n’ont échappé à personne. Instantanément condamné par le monde entier, l’attentat de Aïn Alak a été perçu de surcroît, par le Vatican, comme un acte à caractère antichrétien. Cherchait-on donc à intimider l’ex-président Amine Gemayel, qui vient de perdre son fils Pierre dans un précédent attentat ? Voulait-on rappeler au ministre de la Défense Élias Murr qu’il a lui-même réchappé il n’y a pas si longtemps, par miracle, à l’explosion d’une voiture piégée ? Le but recherché était-il plutôt d’attiser la suspicion entre clans chrétiens rivaux ? De décourager les masses populaires appelées à se joindre à la commémoration, ce matin, du second anniversaire de l’assassinat de Rafic Hariri ? D’inciter à l’escalade verbale les orateurs du Rassemblement du 14 Mars lequel, dès hier, pointait un doigt accusateur sur l’éternel suspect, la Syrie ? De réduire à néant enfin les fragiles espoirs d’une percée dans la médiation locale et régionale entreprise par le secrétaire général de la Ligue arabe Amr Moussa ? À son tour, et comme il se doit, la classe politique libanaise tout entière a fustigé le sanglant attentat d’hier. Nul ne saurait douter, bien sûr, de la sincérité de tels sentiments. Mais pour appréciables qu’ils puissent être, les appels à l’union nationale lancés à cette triste occasion ne recèlent malheureusement qu’une moitié de vérité. S’il est vrai en effet qu’un gouvernement libanais uni est, à l’évidence, un gouvernement plus fort, contrôlant avec plus de rigueur et d’efficacité les organismes de sécurité, cela n’est guère assez pour mettre le pays à l’abri de la déstabilisation étrangère et violente. Le véritable, le seul barrage à ce fléau, c’est la mise sur pied de ce tribunal international que bloque ouvertement la Syrie, et qu’entravent sans avoir l’air d’y toucher ses alliés locaux. C’est le juste châtiment pour les assassins et poseurs de bombes passés, c’est la fin de la garantie d’impunité pour les assasins à venir. Issa GORAIEB

Ces frustes véhicules, il n’en coûte qu’un billet bleu pour y prendre place. Pas de stations d’arrêt prédéfinies, pas d’horaires, on n’a qu’à héler de la main, on embarque puis on désembarque une fois rendu. À bord, on ne côtoie pas de hauts personnages, mais, le plus souvent, de petits fonctionnaires, des employés de rang subalterne rejoignant leur lieu de travail ou rentrant chez eux. Dans un pays dépourvu de tout réseau de transports en commun et où il faudrait toute une flottille de voitures privées pour assurer les déplacements d’une famille un tant soit peu nombreuse, c’est là le métrobus du cru, plus économique que le taxi-service, qui permet à d’innombrables citoyens et citoyennes de se rendre au bureau, au magasin, à l’atelier, au lycée, à l’université.
C’est sur ces Libanais...