Deux journées d’émeutes et deux déclarations-clés ont résumé, à quelques jours d’intervalle durant la semaine écoulée, la véritable dimension confessionnelle et la réelle portée régionale de la crise dans laquelle se débat le pays, réveillant dangereusement les démons de la confrontation sectaire. Autant de paramètres aux évidentes ramifications externes que la composante chrétienne de l’opposition s’obstine à vouloir occulter, ou tout au moins minimiser, réduisant le problème actuel à une simple question de participation au pouvoir ou de contestation de la gestion des affaires publiques par l’équipe du 14 Mars.
Les bagarres généralisées et les jets de pierres dont ont été le théâtre les rues et les ruelles de plusieurs quartiers de Beyrouth-Ouest mardi et jeudi derniers ont fait jaillir à la surface un facteur nouveau qui, s’il n’est pas étouffé rapidement dans l’œuf, risque de peser lourd sur la physionomie du paysage sociopolitique local. La tension sunnito-chiite était, certes, latente au Liban, mais nul n’osait croire qu’elle pourrait un jour atteindre la ligne rouge. C’est aujourd’hui chose faite. Il faudra désormais que les leaders du mouvement Amal et du Hezbollah, d’une part, et du Courant du futur, d’autre part, fassent preuve d’énormément de sagesse et d’un grand sens des responsabilités pour que les violences dont on a été témoin à Tarik Jdidé, Mazraa et Basta ne débouchent sur un climat conflictuel chronique. Il faudrait sans délai un coup d’éclat médiatique pour éviter que cette tension ne transforme les campus universitaires et les écoles en arènes de bastonnades quotidiennes.
Mettant le doigt sur la plaie, et sortant du cadre traditionnel des formules officielles ou diplomatiques, le roi Abdallah d’Arabie saoudite a, sans détour, souligné en fin de semaine que « l’Iran met la région en danger », affirmant dans ce contexte que « les efforts déployés afin de répandre le chiisme dans le monde arabe sont voués à l’échec ». Des propos qui en disent long sur les nouveaux enjeux à l’échelle régionale et sur l’atmosphère entretenue non seulement au niveau populaire, mais également dans les plus hautes sphères du pouvoir.
Tout aussi explicites sont les déclarations faites samedi par l’ancien secrétaire général du Hezbollah, cheikh Sobhi Toufayli. « Sayyed Hassan Nasrallah exécute à la lettre les instructions de l’imam Khamenei, à l’instar de Abdel-Aziz Hakim en Irak ». Cheikh Toufayli n’a certes rien annoncé de nouveau à cet égard, rien que l’on ne sache pas déjà. Mais en sa double qualité de dignitaire chiite et d’ancien leader du Hezbollah (dans les années 80), il sait très bien de quoi il parle. Il reflète sur ce plan un vaste débat qui se manifeste au Liban, mais aussi en Iran même dans divers milieux chiites qui contestent ouvertement le système du wilayat el-fakih. Dénonçant implicitement les ambitions régionales et le double jeu de l’Iran, cheikh Toufayli a relevé, fort à propos, que l’imam Khamenei a déclaré publiquement vouloir défaire les États-Unis au Liban, alors que la principale tête de pont de Téhéran en Irak, le leader du Conseil supérieur pour la révolution islamique irakienne, Abdel-Aziz Hakim, a été récemment reçu à la Maison-Blanche par le président George Bush à qui il a demandé très explicitement le maintien des troupes américaines en Irak …
À ce jeu complexe régionalo-communautaire, ayant l’Iran et le Hezbollah pour toile de fond, vient se greffer l’évidente détermination de la Syrie à donner un coup d’accélérateur à l’entreprise de déstabilisation du Liban dans le but, proclamé, de remettre en question la formation du tribunal international.
C’est dans le cadre de ce jeu aux multiples facettes externes et supranationales que s’inscrit le mouvement de fronde mené par l’opposition. Et sur ce plan, l’agenda purement interne du général Michel Aoun paraît plus que dérisoire et pèse très peu dans la balance face au poids, aux moyens diversifiés, aux appuis régionaux et au rôle du Hezbollah. Preuve en est que les démarches de conciliation englobent essentiellement l’Arabie saoudite, l’Iran, la Syrie et le parti chiite. Selon diverses sources concordantes, c’est à la suite de contacts urgents entrepris entre le royaume wahhabite et l’Iran et, par la suite, entre Téhéran et le Hezbollah que l’opposition a décidé mardi soir de suspendre subitement ses mesures d’escalade alors qu’elle s’apprêtait à imposer un siège en bonne et due forme à la capitale.
Dans cette partie de bras de fer engagé par l’axe irano-syrien, les calculs dépassant le cadre libanais pèsent, à l’évidence, beaucoup plus lourd qu’un agenda exclusivement interne défendu, de surcroît, par une partie chrétienne. Si bien que l’on en vient à se demander que vient donc faire le général Aoun dans cette galère du 8 Mars alors qu’il était au départ à l’avant-garde de l’esprit du 14 Mars. Car il faut bien se rendre à l’évidence : deux projets politiques s’affrontent aujourd’hui au Liban. Celui, d’une part, des résolutions 1559 et 1701, du retour à la convention d’armistice de 1949, de l’ombrelle onusienne, de Paris III, de la coopération avec la communauté internationale afin d’engager le Liban sur la voie de la neutralité régionale pour se consacrer, enfin, à l’édification d’un État équilibré et à la réorganisation de la « maison libanaise » ; et celui, d’autre part, de la satellisation du Liban par l’axe irano-syrien dans le cadre du bras de fer avec l’Occident. La place naturelle du CPL, et d’une manière générale de toute fraction chrétienne, est – dans une perspective historique – loin d’être dans le second camp, celui du 8 Mars, quels que soient les erreurs et les égarements dont se serait rendue coupable l’Alliance du 14 Mars.
Le Liban n’en est, certes, pas à un paradoxe près. Mais celui-là paraît avoir dépassé, de manière déplorable, tout entendement …
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Les bagarres généralisées et les jets de pierres dont ont été le théâtre les rues et les ruelles de plusieurs quartiers de Beyrouth-Ouest mardi et jeudi derniers ont fait jaillir à la...