Quatrième semaine de 2007.
Les fantômes qui éructaient de bonheur en regardant les sunnites et les chiites de Beyrouth s’entretuer jeudi, ou les chrétiens mardi, portaient tous, sans exception aucune, les couleurs du régime baassiste de Bachar el-Assad.
L’année 2007 sera nécessairement, naturellement celle de la fin d’une (trop) longue période de transition, qui a commencé au lendemain du 26 avril 2005, une fois le dernier soldat syrien sorti du territoire libanais ; elle sera celle de la bascule : ou bien le Liban entamera enfin un parcours pleinement souverain, pleinement indépendant, pleinement libre, ou bien replongera-t-il dans une nouvelle tutelle assadiste, avec ou sans retour des forces armées syriennes.
Depuis avril 2005, les tentatives de resyrianiser le Liban se multiplient, à une cadence certes irrégulière, mais avec une détermination qui ne faiblit pas ; l’annexion du no man’s land qu’est le centre-ville par ceux qui font volontairement et activement le jeu de Damas (le Hezbollah, les Marada, le PSNS…) et par ceux qui le font, tout le monde continue de l’espérer, inconsciemment et indirectement (le CPL), ne peut être que l’étape ultime de cette opération, de cette métastase. Une étape dont le point d’orgue a été atteint cette semaine et qui pourrait se prolonger… indéfiniment.
C’est un truisme : la rue barbare ne se retransformera pas en espace de convergences, elle ne se remétissera pas sainement, tant qu’un accord politique n’aboutira pas, au mieux dans un cadre institutionnel, sinon autour d’une assiette de hommos et un verre d’arak, ou de thé. Il faudrait d’ailleurs que Michel Aoun cesse de fantasmer : une solution ne peut malheureusement pas naître sans intermédiaire, sans médiateur – et certainement pas tant que Nabih Berry continuera, de plein gré ou absolument contraint, d’archiverrouiller le Parlement. La solution politique ne peut naître que d’un accord saoudo-iranien, avec bénédiction occidentale et notamment française, pour que toutes les parties libanaises, ou presque, soient satisfaites. Or, et pendant que les Beyrouthins se suicidaient jeudi, l’Iran, certes affolé, certes plus que soucieux d’éviter le moindre embryon d’irakisation du Liban (c’est du moins ce qui continue, malgré tout, de transparaître), conditionnait son aval par un ahurissant, un insensé Damas doit dire oui d’abord.
Dans ses calculs régionaux, qui ne lui font aucunement oublier le monde et encore moins l’Amérique du Sud, l’Iran a certes besoin de la Syrie par rapport à l’Irak ou la Palestine ; mais il pourrait s’en dispenser. Par contre, pour continuer à faire transiter des armes au Hezbollah, Téhéran ne peut aucunement se passer de Damas. Et l’on voit bien, désormais, que ce qui ose à peine se murmurer depuis des mois est on ne peut plus concret : l’obstination du Hezb à ne pas lâcher ses armes, même après l’arrivée des milliers de soldats de la Finul, c’est-à-dire à continuer à être le seul à jouir d’un privilège supraétatique, donc hors la loi, a forcé toutes les autres composantes du tissu libanais à se réarmer. En un mot comme en cent : tant que l’Iran ne mettra pas un terme à la rage syrienne, à son infini désir de vengeance, au métallique refus de la famille Assad ne serait-ce que d’entendre parler du tribunal international ; tant que Hassan Nasrallah ne dira pas non à Bachar el-Assad, rien ne sera possible. Un pneu crevé peut continuer à rouler avec de la rustine, mais jamais bien loin, jamais bien longtemps. Et si l’on a pu éviter le pire jeudi, cela ne reste qu’une terrifiante mise sur pause. Pas un stop.
La resyrianisation du Liban peut avorter. Pour cela, il faut, conditions nécessaires et suffisantes, que le Hezbollah se souvienne des recommandations de cheikh Chamseddine ; qu’il sache bien qu’en cas de guerre civile, ses Zelzal et autres joujoux iraniens ne serviront à rien, qu’en cas de guerre civile, la communauté qu’il défend souffrira tout autant sinon plus que les autres ; qu’il prenne une fois pour toutes conscience que seule un ni vainqueur ni vaincu peut satisfaire tout le monde, et que s’il estime que les chiites sont sortis politiquement vaincus de l’accord de Taëf, cela peut se régler de mille et une façons autrement que par de nouveaux massacres libano-libanais. Cette resyrianisation peut avorter si Michel Aoun, à qui l’on doit les luttes les plus féroces contre la Syrie, prend conscience de tout ce qu’il offre aux prosyriens, donc aux Assad, de légitime – aussi involontaire que cela soit – ; qu’il comprenne une fois pour toutes que ce n’est pas ceux qui l’en ont bouté de la pire des manières qui pourraient le ramener à Baabda. Cette resyrianisation peut avorter si la majorité réussit à endiguer l’armement de ses partisans – même s’il est difficile de les convaincre de brandir des roses face aux kalachnikovs et autres outils de mort – ; si elle décide, fût-ce unilatéralement, de mettre entre parenthèses les escalades et les guerres verbales ; si elle impose elle-même un processus de recréation de la confiance nationale et si elle convainc les États-Unis de sommer d’une façon ou d’une autre Israël de cesser ses violations aériennes, de placer les fermes de Chebaa sous souveraineté onusienne et de procéder à un ultime échange de prisonniers. Cette resyrianisation avortera sans aucun problème quand primera chaque instant, dans chaque démarche, dans chaque décision, dans chaque prise de position, ce qui fait le plus cruellement défaut au régime syrien : la démocratie et la primauté des institutions.
Ceci dit, cette resyrianisation désormais folle a fait résonner cette semaine, avec une puissance amplifiée au maximum et en en décuplant le caractère visionnaire, les incessantes mises en garde et l’entêtement féroce à refuser tout dialogue avec Damas tant qu’il ne montre pas de réelles bonnes volontés, de celui à qui le Liban doit tellement : Jacques Chirac. Et effectivement, tous ceux qui s’en sont allés essayer de jouer les Zorro ou les Talleyrand de pacotille à Damas sont rentrés dans leurs capitales respectives la queue entre les jambes, la Syrie n’ayant toujours pas compris qu’il lui faut d’abord donner, ensuite commencer à, humblement, demander de recevoir.
On ne choisit pas ses voisins ; sa géographie, on ne la change pas – ni l’histoire d’ailleurs ; on en tire les leçons nécessaires. Par contre, sa libanitude, si : on la choisit, on l’affiche, on la défend. On la sanctuarise. Pour cela, il y a – il n’y a que – les institutions.
Ziyad MAKHOUL
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