La situation dans laquelle s’est retrouvée, mardi, l’armée libanaise n’était pas des plus enviables. Prise entre les tenailles, elle avait pour mission de protéger les citoyens et les propriétés publiques et privées, en ménageant la chèvre et le chou, sans pour autant faillir à sa mission sécuritaire. Entre le marteau de l’opposition, dont elle devait respecter le droit de manifester, et l’enclume du gouvernement, dont elle reçoit les ordres, l’institution militaire s’est trouvée écartelée, face à la fureur de la rue qu’elle n’a pas réussi à contrôler comme prévu.
Critiquée par les uns d’avoir agi mollement, par d’autres d’avoir recouru à des méthodes musclées, l’armée aura servi en définitive de bouc émissaire commode, dans une confrontation politique, par excellence.
À maintes reprises, le commandant en chef de l’armée avait tiré la sonnette d’alarme et conseillé vivement aux responsables de trouver une issue politique à la « guerre des rues » que mènent, depuis plusieurs mois, les forces de l’opposition et les loyalistes. Pour l’institution militaire, seul le dialogue pourrait épargner la troupe, face au conflit, et éloigner le spectre de la division dans ses rangs.
Hier, le général Michel Sleimane est revenu à la charge, en exhortant les protagonistes de trouver une solution qui puisse paver la voie à l’unification de la décision politique.
Selon Élias Hanna, un général à la retraite, le contexte politique actuel n’a pas facilité la mission impartie aux militaires, lors des tragiques incidents de mardi.
« L’équation était la suivante, dit-il. Si l’armée devait intervenir, elle perdrait. Et si elle ne le faisait pas, elle perdrait également. »
C’est ce qui justifie, d’après lui, « la marge d’élasticité dans laquelle ont manœuvré les soldats, qui ont fait l’impossible pour éviter un embrasement général ».
La problématique réside dans le fait que la troupe reflète la mosaïque sociopolitique et confessionnelle du pays, dans toutes ses contradictions. D’où l’importance de prendre en compte ce facteur, quasi vital, pour la pérennité de l’institution. Regroupant une majorité de chiites et de aounistes aux côtés d’un nombre non négligeable de sunnites aux sympathies franchement haririennes, l’armée devait opter pour une solution médiane, en vue de ménager les sensibilités au sein de l’institution tout en remplissant au mieux son devoir.
« L’armée, qui a déployé tous les efforts possibles, a cherché en priorité à séparer les deux camps », a déclaré à l’AFP l’un de ses porte-parole. « Mais il ne faut pas oublier que nous étions déployés dans tout le pays, avec des moyens parfois limités », a-t-il dit.
C’est également l’avis d’un expert à l’International Crisis Group (ICG), Patrick Haenni, qui soutient que si l’armée a effectivement adopté « un profil bas », cela « a permis d’éviter une escalade et des affrontements généralisés ». D’après lui, une telle neutralité face aux casseurs aurait été dommageable dans le cas d’un État fort et souverain, « mais on est dans un blocage complet de tout le système politique ».
Théoriquement, l’armée est soumise au Conseil des ministres, elle devait donc appliquer la décision du ministre de la Défense, tout en gardant à l’esprit que c’est le chef de l’État, Émile Lahoud, qui est constitutionnellement son chef suprême. Or, affirme le général Hanna, « lorsque ce dernier ne reconnaît pas la légitimité du gouvernement, qui ne reconnaît pas à son tour la légitimité d’un président au mandat prorogé, nous avons déjà un problème de taille, qui ne peut que se refléter négativement sur une troupe aux affinités politiques complexes ».
Épuisée par près de deux mois de service continu et sans permissions – depuis que la majorité des unités stationnées au Liban-Sud a été rappelée pour empêcher tout débordement dans le centre-ville occupé –, l’armée s’est vu confier une mission devenue plus compliquée par la dispersion géographique des manifestants.
« C’est la première fois que l’opposition sort du cadre des grandes manifestations ponctuelles et localisées », explique M. Hanna.
Dépassée par les événements, l’armée devait également gérer les pressions politiques exercées sur elle et les avertissements lancés par les forces du 14 Mars qui avaient avisé qu’elles descendront dans la rue pour imposer la réouverture des routes et lever le siège de Beyrouth, « si l’armée n’intervient pas contre les casseurs et les fauteurs de troubles ».
« Nous avons fait plus que l’on ne pouvait », affirme une source militaire. « Qu’est-ce qui nous était demandé exactement, que l’on tire sur les gens ? » s’interroge-t-elle.
Selon lui, le plan consistait à laisser la tension se résorber un tant soit peu avant d’intervenir de manière plus ferme pour lever tous les barrages. « Or la surprise a été de voir certaines parties civiles se substituer à l’armée pour dégager les rues », ajoute la source.
Aux reproches adressés notamment par le Premier ministre, Fouad Siniora, qui avait laissé entendre que l’armée n’avait pas été suffisamment ferme, un autre responsable sécuritaire affirme : « Ce que le pouvoir politique ne comprend pas, c’est que toute autre attitude l’aurait d’autant plus embarrassé qu’il aurait eu à justifier un éventuel bain de sang. Il faut bien le comprendre, l’armée est responsable de la sécurité du pays entier et non d’un camp politique ou d’un autre », dit-il.
Reste à éluder l’incompréhensible incident de Jbeil, dont ont été victimes les gardes du corps de l’ancien député Farès Souhaid, qui affirme que son convoi a été « intentionnellement visé par un officier de l’armée et un soldat ». Une énigme que seule une enquête judiciaire pourra mettre au clair, l’ancien parlementaire étant résolu à « rassembler toutes les preuves justificatives pour les soumettre au tribunal militaire ».
Jeanine JALKH
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