Coup sur coup, deux révélations sont venues illustrer, ces derniers jours, à quel point notre pays est tributaire des résultats – heureux ou malheureux – de ces tractations secrètes, négociations indirectes et autres marchandages en sous-main particulièrement prisés dans la région, surtout quand l’horizon diplomatique paraît totalement bouché.
Ces révélations ont pour autre effet, cependant, de jeter une lumière crue sur la singulière condition à laquelle (se) sont vouées les forces politico-militaires embrigadées dans la gigantesque épreuve de force dont le Proche et le Moyen-Orient sont actuellement le théâtre. Pour leurs parrains, alliés, protecteurs et pourvoyeurs de fonds et d’armement, ces forces constituent à l’évidence un formidable moyen de pression, sinon d’extorsion, en vue de la réalisation de leurs propres objectifs. Par là même, l’importance de ces groupes en période de crise porte en elle les germes d’une dévaluation future. Car qui dit négociation, publique soit-elle ou confidentielle, dit forcément compromis, concessions. Que vienne à être réalisée l’entente entre les Grands, et les vecteurs de puissance ont fait leur temps. Ils deviennent accessoires jetables.
Israël et la Syrie disent très probablement la vérité, quand ils démentent à l’unisson avoir eu des contacts secrets couronnés l’an dernier par l’adoption d’un projet de règlement de paix, comme l’a dévoilé, participants à l’appui, le quotidien de Tel-Aviv Haaretz. Et pour cause : par définition, ce genre de contacts ne mettent jamais en présence des interlocuteurs officiellement mandatés par les deux parties, ni même parfois des nationaux de ces pays, et cela semble bien être le cas des sessions qui se sont déroulées en Europe. Ce n’est que dans une phase ultérieure, et seulement au vu d’une évolution favorable, que peuvent être engagées des conversations au grand jour. C’est ce qui s’est passé, des décennies durant, entre la Jordanie et l’État juif. Ce fut le cas aussi pour l’Égypte, bien avant les discrètes rencontres au Maroc qui aboutirent au voyage d’Anouar Sadate à Jérusalem. Et c’est le même scénario qui a précédé les pourparlers – eux-mêmes secrets – d’Oslo entre Palestiniens et Israéliens.
Moins scabreuses et tout aussi vaines sont les ouvertures iraniennes en direction de Washington, pratiquées dès le lendemain de l’invasion de l’Irak et divulguées par la télévision de la BBC qui citait l’ancien chef de cabinet de Colin Powell. De nature différente, et également infructueuses à ce jour, ces deux initiatives ont un point commun : l’engagement de cesser tout soutien au Hezbollah libanais et au Hamas palestinien, pour peu que la Syrie récupère ses territoires occupés et que cessent les sanctions occidentales contre la République islamique. Les termes du marché ne sont pas, bien sûr, chose véritablement nouvelle ; mais la caution d’authenticité qui leur est délivrée par plus d’un des protagonistes de ces contacts souterrains devrait, plus que jamais, donner à réfléchir aux dirigeants du Hezbollah.
Car l’heure est largement venue pour ce parti de convaincre les nombreux sceptiques qu’il n’est pas un instrument aux mains de Téhéran et Damas, qui finira un jour dans la remise à outils ; que c’est lui au contraire qui tire avantage de ses amitiés extralibanaises ; et surtout qu’il le fait dans sa quête sincère d’un Liban meilleur, plus juste, plus serein, plus en paix avec lui-même. Dans sa longue interview télévisée d’hier soir, Hassan Nasrallah a, comme d’habitude, déployé des trésors d’intelligence, d’éloquence, d’assurance tranquille.
Pour la persuasion cependant, il reste encore beaucoup à faire. Comme d’admettre – sans même parler de l’obstruction faite à la formation d’un tribunal international – que le sit-in du centre-ville de Beyrouth ne fait qu’ajouter aux problèmes économiques du pays, et que ce phénomène atteint indistinctement tous les Libanais, à quelque bord qu’ils appartiennent. Que le suspense savamment entretenu sur la nature de l’escalade projetée pour la semaine prochaine, s’il peut paraître psychologiquement astucieux, procède de la même et négative démarche. Et que le moment fixé pour cette nouvelle escalade est particulièrement mal choisi, à la veille de la conférence internationale Paris III : celle-là même que Nasrallah se garde bien de condamner... tout en affirmant qu’elle vise moins à aider le Liban qu’à renflouer le gouvernement Siniora.
Issa GORAIEB
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