Par Joseph S. NYE*
En novembre dernier, les élections du Congrès ont vivement rabroué le président George W. Bush et sa politique en Irak. Peu après, le groupe d’études sur l’Irak proposait une formule bipartite concernant le retrait progressif des troupes américaines – que Bush rejeta pour continuer à évoquer une victoire, même si désormais le sens de cette « victoire » nous échappe. C’est peut-être parce que l’Irak devra définir ce que les Américains ont laissé derrière eux qu’il refuse de laisser sa politique passer pour un fiasco.
À présent, Bush compte augmenter le nombre de soldats à Bagdad et dans la province d’Anbar, et s’efforce de stabiliser la guerre civile sectaire et l’insurrection sunnite qui s’intensifient. Il a destitué les généraux John Abizaid et George Casey, sceptiques au sujet d’une « augmentation » des troupes, et transféré l’ambassadeur Zalmay Khalizad, qui était censé négocier un accord politique en Irak. Bon nombre de législateurs démocrates aux rênes du nouveau Congrès s’opposent à cette démarche. Les partisans démocrates en faveur d’un retrait immédiat font pression pour interrompre le financement de la guerre – ce qui a peu de chances d’arriver, car le Congrès refuse d’être tenu pour responsable de l’échec sur le terrain. Si les membres critiquent le plan de Bush, ils ne l’entravent pas pour autant.
Bush prétend depuis longtemps que le nombre de soldats postés en Irak relève d’une décision militaire et qu’il a simplement suivi les conseils de ses généraux. Il est désormais évident que ce n’est pas le cas. L’ironie, c’est qu’à un certain moment, une forte augmentation des troupes aurait vraiment pu faire la différence. En avril et en mai 2003, les sondages indiquaient qu’une majorité d’Irakiens étaient favorables au renversement de Saddam Hussein. L’Administration Bush n’a pourtant pas réussi à contrôler les insurgés : elle a dissous l’armée irakienne et laissé l’insécurité gagner du terrain. Dans un tel chaos, il était difficile de procéder à la reconstruction et aux travaux de développement qui auraient permis d’améliorer les conditions de vie de la population et d’attirer les bonnes volontés. Comment un marine ou un soldat peut-il construire une école ou une clinique s’il se fait tirer dessus ? Les modérés irakiens apporteront-ils leur soutien s’ils n’ont aucune protection contre les insurgés ?
Bon nombre d’experts militaires ont prévu ce problème. D’après le chef d’état-major américain Eric Shinseki, même s’il était possible de remporter la guerre avec les 160 000 soldats envoyés par Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense, il aurait fallu le double d’effectif pour obtenir la paix. Les conseils de Shinseki ont été rejetés, car Rumsfeld tenait absolument à montrer que sa nouvelle stratégie militaire américaine était la bonne, et parce que les œillères idéologiques de ses conseillers néoconservateurs faussaient leur appréciation de la réalité irakienne. Paul Wolfowitz, vice-secrétaire à la Défense, a déclaré au Congrès que le nombre de soldats nécessaires estimé par Shinseki était « tout à fait hors de propos ». Par la suite, il s’est avéré que les plus hors de propos étaient Rumsfeld et Wolfowitz. À présent, ils sont tous deux partis et Bush veut augmenter les effectifs militaires.
Trop peu, trop tard. Est-il possible de croire que cinq brigades supplémentaires parviendraient à stabiliser Bagdad, alors que des efforts similaires ont échoué par le passé ? Le lieutenant général Raymond Odierno, nouveau commandant américain des opérations en Irak, affirme que les nouvelles actions seront plus neutres à l’égard des voisins sunnites et chiites, et que les soldats américains resteront aux côtés des troupes irakiennes dans les zones libres. Odierno espère retirer les troupes américaines de la périphérie de Bagdad d’ici à quelques mois et céder le maintien de l’ordre de la capitale aux forces irakiennes. Mais cela suppose que ces dernières sont à la hauteur et que le gouvernement du Premier ministre Nouri al-Maliki, qui s’appuie sur le soutien de la milice chiite, sera compétent et impartial.
Le gouvernement Bush soutient que le nouveau plan « n’est pas un engagement indéterminé : [il impose] des conditions réelles et précises au gouvernement irakien ». Parmi les points de référence politiques, on compte des élections régionales, la promulgation d’une loi visant à répartir de façon avantageuse pour les sunnites les richesses issues du pétrole, et la réforme de la politique de débaassification, qui a tant coûté à ceux qui travaillaient pour le gouvernement irakien sous Saddam Hussein. Mais il est probablement trop tard pour les compromis politiques et le gouvernement Maliki n’est peut-être pas en mesure de mener une vaste politique non sectaire.
Si le nouveau plan militaire de Bush est un pas temporaire pour gagner du temps et aller dans le sens des propositions du groupe d’études sur l’Irak – qui consiste à former les forces irakiennes et à retirer progressivement les troupes américaines –, il doit bien en ressortir quelque chose de positif, mais seulement avec les conseils diplomatiques du groupe d’étude. Il est trop tard pour fonder une démocratie en Irak. Au mieux, le renversement de Saddam Hussein aura éloigné la menace d’un dictateur et remplacé la tyrannie d’une majorité par la tyrannie d’une minorité. Le prix à payer est pourtant très élevé en termes de vies irakiennes perdues dans ce combat sectaire. Le but est désormais de parvenir à une stabilité régionale. Si chaque voisin de l’Irak a des intérêts en jeu, aucun ne tirera profit d’une violence chaotique qui ne ferait qu’accroître l’influence de l’Iran, qu’encourager les séparatistes kurdes à craindre la Turquie et les mouvements terroristes sunnites à s’étendre à la Jordanie, au Koweït, à la Syrie et à l’Arabie saoudite.
Les Américains ne peuvent quitter précipitamment l’Irak, mais ils ne peuvent pas non plus résoudre le problème sans se faire aider. La mise en place d’un groupe de contact entre les voisins de l’Irak en vue de fixer des règles pour la stabilisation et l’endiguement serait une avancée importante. L’Irak n’est pas prédisposé à la solution militaire. Seul un redoublement d’efforts politiques et diplomatiques est susceptible de sauver la politique américaine.
* Joseph S. Nye, directeur de l’Agence de la sécurité nationale et ancien vice-secrétaire américain à la Défense, enseigne à l’Université de Harvard. Il est l’auteur de Soft Power : The Means to Success in World Politics.
© Project Syndicate, 2007. Traduit de l’anglais par Magali Decèvre.
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En novembre dernier, les élections du Congrès ont vivement rabroué le président George W. Bush et sa politique en Irak. Peu après, le groupe d’études sur l’Irak proposait une formule bipartite concernant le retrait progressif des troupes américaines – que Bush rejeta pour continuer à évoquer une victoire, même si désormais le sens de cette « victoire » nous échappe. C’est peut-être parce que l’Irak devra définir ce que les Américains ont laissé derrière eux qu’il refuse de laisser sa politique passer pour un fiasco.
À présent, Bush compte augmenter le nombre de soldats à Bagdad et dans la province d’Anbar, et s’efforce de stabiliser la guerre civile sectaire et l’insurrection sunnite qui s’intensifient. Il a destitué les généraux John Abizaid et George Casey, sceptiques...