L’initiative de Bkerké visant à organiser une réunion des principaux pôles maronites afin d’avaliser une sorte de pacte d’honneur est, en soi, à n’en point douter, une démarche louable et nécessaire. Mais l’utilité de telles assises reste fonction de deux paramètres : en déterminer le véritable objectif et mettre sur le tapis les problèmes réels, fondamentaux, qui se posent au pays depuis plusieurs mois. Poser la bonne question constitue souvent la moitié de la réponse.
Réunir sous l’égide du patriarche maronite des leaders de la communauté qui ont emprunté des voies divergentes contribuera, à l’évidence, à décrisper l’atmosphère, à mettre une sourdine aux surenchères et aux polémiques politiciennes, à éviter peut-être des dérapages sur le terrain, à empêcher qu’une querelle entre deux chefs ne se traduise par des bagarres sur les campus universitaires. Se limiter toutefois à de tels objectifs ponctuels ne manquerait pas de laisser l’opinion publique sur sa faim.
Si la situation présente se limitait à un jeu politique normal, traditionnel, il aurait été suffisant de se contenter d’apaiser les tensions, de fixer des limites aux manœuvres des uns et des autres. Force est d’admettre, cependant, que c’est le sort de tout un peuple, d’un pays, qui est aujourd’hui menacé. Pour qu’une initiative comme celle de Bkerké débouche sur les résultats escomptés, c’est dans une perspective historique, dans toute l’acception du terme, qu’il faudrait se placer. C’est une approche radicale qu’il serait nécessaire de suivre, en attaquant les problèmes de front, et en profondeur. En clair, c’est à une série bien précise de questions de base que les pôles maronites, et chrétiens en général, sont appelés à répondre, si le but recherché est de construire réellement l’avenir en affrontant les défis de l’histoire.
L’un des principaux problèmes litigieux qui se posent avec acuité dans le contexte présent – et qui a d’ailleurs déjà fait l’objet de longs et fiévreux débats en différentes périodes de l’histoire contemporaine du pays – est le rôle que devrait jouer le Liban, la place qu’il devrait occuper, dans une région en pleine ébullition. Cela ramène en quelque sorte à la ligne de clivage entre le 14 et le 8 Mars. Faudrait-il se résigner à accepter que le pays du Cèdre continue d’être un champ fertile, une soupape de sécurité, pour la « guerre des autres », pour reprendre l’expression de Ghassan Tuéni ? En des termes plus transparents, les Libanais devraient-ils, et peuvent-ils réellement, s’engager fermement sur la voie du plan en sept points que le Premier ministre Fouad Siniora a défendu à la conférence de Rome qui s’était tenue en présence des principaux acteurs internationaux, au lendemain du déclenchement par le Hezbollah de la « guerre des 33 jours », en juillet dernier ? Est-il opportun d’œuvrer résolument, comme le réclame le 14 Mars, en vue de réactiver la convention d’armistice de 1949, de tout mettre en œuvre afin d’appliquer la résolution 1701 dans son intégralité, donc de désengager militairement le Liban du conflit armé israélo-arabe, afin de s’atteler, enfin, à la « reconstruction de la Maison libanaise », dans le sens aussi bien matériel qu’économique, social, politique et psychologique du terme ? Après avoir été pendant plus de 33 ans les seuls (à l’exception des Palestiniens) à assumer la confrontation avec Israël, alors que depuis 1973 aucun pays arabe n’a tiré un seul coup de feu contre l’État hébreu et que, de surcroît, de nombreux pays arabes entretiennent des relations diplomatiques ou économiques avec Israël, les Libanais ont-ils droit à un répit, à la prospérité, à la stabilité interne ?
Ces questions de base signifient que le général Michel Aoun et, accessoirement, Sleimane Frangié devraient préciser sans ambiguïté dans quelle mesure leur alliance actuelle avec le Hezbollah et leur « flirt » avec le tandem Téhéran-Damas impliquent qu’ils sont stratégiquement alignés sur l’axe syro-iranien. Ils devraient clarifier sans détour s’ils adhèrent à l’option guerrière et idéologique du Hezbollah et de la République islamique iranienne consistant à mener une lutte armée et doctrinale sans fin, sans merci, sans horizon, contre Israël et les puissances occidentales. S’ils ne sont pas engagés sur une telle voie, c’est qu’ils ne sont pas fondamentalement très loin de l’esprit du 14 Mars. Auquel cas, il ne devrait pas être impossible de dégager une plate-forme commune, un pacte d’honneur, entre les pôles chrétiens.
Au plan strictement interne, quelle devrait être la position chrétienne si le Hezbollah s’emploie à réclamer une modification substantielle des fondements institutionnels et constitutionnels de l’accord de Taëf ? Le général Aoun a-t-il pris à cet égard un quelconque engagement auprès du Hezbollah pour substituer à l’aile sunnite du pacte de 1943 un partenaire chiite ? Et dans cette même optique, quelle vision la composante chrétienne du 14 Mars a-t-elle des rapports futurs avec les autres partenaires sunnite, chiite et druze du pays ? Autant de questions qui imposent la nécessité de plancher, et de s’entendre, parallèlement, sur des problèmes aussi cruciaux que la loi électorale, la décentralisation élargie, et les moyens de sauvegarder définitivement, et de gérer, le pluralisme socioculturel libanais, ce qui implique une rationalisation du communautarisme politique.
Dans une large mesure, c’est le flou entretenu autour de l’ensemble de ces questions, et l’absence de débat véritable, radical, en profondeur, sur ces problèmes fondamentaux qui rendent difficile et aléatoire la recherche d’une plate-forme commune solide entre les diverses parties chrétiennes. Si le rassemblement de Kornet Chehwane a pu réunir au début des années 2000 un éventail aussi large de personnalités, de partis et de courants d’horizons divers, c’est précisément parce qu’une vision commune s’était dégagée au sujet de la tutelle syrienne, du déséquilibre au sein du pouvoir, des atteintes à la souveraineté et aux libertés publiques, du non-respect de l’État de droit. La dynamique du 14 Mars a apporté un début de réponse à ces défis, mais elle se trouve aujourd’hui menacée par la contre-offensive syrienne, doublée d’une tentative de coup de force iranienne par Hezbollah interposé, dont le Liban est le théâtre depuis plus d’un an.
S’ils désirent réellement se placer dans une perspective historique et percevoir, sur base d’une approche radicale, le devenir des diverses composantes du tissu social libanais, les pôles chrétiens n’ont d’autre choix que de définir clairement leur positionnement à l’égard de la double offensive irano-syrienne et, surtout, du soutien inespéré et sans précédent dont bénéficie le Liban de la part de la communauté internationale. C’est entre l’ombrelle onusienne et l’aventurisme guerrier du tandem Téhéran-Damas qu’il faut aujourd’hui choisir. Tel devrait être l’ordre du jour d’un éventuel sommet interchrétien à Bkerké. Tout le reste n’est que détails, surenchères et manœuvres politiciennes.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats L’initiative de Bkerké visant à organiser une réunion des principaux pôles maronites afin d’avaliser une sorte de pacte d’honneur est, en soi, à n’en point douter, une démarche louable et nécessaire. Mais l’utilité de telles assises reste fonction de deux paramètres : en déterminer le véritable objectif et mettre sur le tapis les problèmes réels, fondamentaux, qui se posent au pays depuis plusieurs mois. Poser la bonne question constitue souvent la moitié de la réponse.
Réunir sous l’égide du patriarche maronite des leaders de la communauté qui ont emprunté des voies divergentes contribuera, à l’évidence, à décrisper l’atmosphère, à mettre une sourdine aux surenchères et aux polémiques politiciennes, à éviter peut-être des dérapages sur le terrain, à empêcher qu’une querelle entre deux...