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Actualités - Opinion

Dos à dos

Spectacle affligeant, que celui des Libanais qui se battent entre eux, comme des poules de basse-cour. Sans but aucun, sans objectif, sans visibilité. De la pure autodestruction. Une théorie du suicide organisé, comme si on avait eu envie de se faire mal, simplement parce qu’on s’ennuyait. Projet de coup d’État ou non, décorum ou intimidation réelle, on ne saura probablement jamais. Il n’en reste pas moins que les Libanais jouent avec le feu, à un moment de l’histoire de leur nation où ils peuvent le moins se le permettre. Quelques lapalissades, à froid, ne feront de mal à personne. Entre l’inconvénient de se répéter et celui de n’être pas entendu, disait Louis de Bonald, il n’y a pas à balancer. Les origines du conflit principalement civil (et jusque-là à peu près verbal) qui a lieu au Liban en ce moment sont connues : révolution du Cèdre du 14 mars 2005, sortie en débandade de la Syrie, retour des proscrits antisyriens à la vie politique, alliance des forces du 14 mars 2005 (sauf Aoun) avec le Hezbollah et contre Aoun (et une portée d’anciens prosyriens non repentis pour leur part), entrée du Hezbollah au gouvernement, revirement de situation, alliance Aoun-Hezbollah (le parti de Dieu, paradoxe suprême, restant au gouvernement), guerre dévastatrice de juillet, sortie du Hezbollah du gouvernement, et manifestations chiites-aounistes pour réclamer d’abord un gouvernement d’union nationale, puis carrément, sans appel, la chute du gouvernement. D’emblée, il faut rappeler que les torts sont partagés : les forces du 14 Mars (qui n’ont été réellement cristallisées et définies que le 14 février 2006 lors d’un rassemblement populaire) ont voulu dès le départ exclure Michel Aoun, l’antisyrien historique, du camp des vainqueurs. Ce dernier n’a voulu en faire qu’à sa guise et accumuler les alliances par dépit. Sauf que ce sont des amitiés qui tuent : en retardant le débat sur les armes du Hezbollah, l’alliance de la formation chiite et du Courant patriotique libre du général a permis la dérive unilatérale du parti de Dieu, résultant en l’agression meurtrière israélienne contre le Liban qui s’en est suivie en juillet 2006. Aoun et le Hezbollah ne s’en sont pas tenus là : reprochant au gouvernement une attitude prooccidentale voire pro-israélienne (ce qui en soi est assez injuste), les chiites ont entrepris de quitter le gouvernement, avant de se lancer, avec Aoun, à l’assaut de la rue. Le gouvernement Siniora et ses alliés ont, de leur côté, haussé le ton eux aussi, l’échange de diatribes se traduisant au final par une incompréhension totale, le point de non-retour étant sans doute aujourd’hui atteint. À ce jour, les uns comme les autres sont prisonniers de leurs petites phrases assassines, de leurs positions respectives par trop figées et intransigeantes, et les improbables issues de secours semblent devoir, une fois de plus dans ce Liban que l’on croyait redevenu libre, dépendre des interventions des nations étrangères. Les enjeux de ce désaccord profond qui continue de dégénérer sont multiples. Il n’apparaît pas comme une évidence que les protagonistes en aient mesuré d’avance la juste ampleur. Lancer les Libanais dans la rue au lendemain de l’agression la plus meurtrière de l’histoire d’un pays dont le passé récent n’a pourtant été qu’une succession de guerres, c’est donner raison aux catalyseurs du conflit de juillet. Pire, leur dire merci. Les priorités d’un pays qui sort d’une guerre doivent être la paix et la stabilité. Ses citoyens doivent faire front, se rassembler, se réconforter mutuellement, tenter de recoller les morceaux. Ils doivent réfléchir ensemble aux moyens de faire en sorte que le cauchemar ne se reproduise plus. Inspirer la confiance à l’observateur de l’extérieur, à la communauté internationale. Lui dire que le Liban n’est qu’un seul homme. Donner envie aux pays développés d’aider, de soutenir le Liban, politiquement mais surtout économiquement. Donner envie aux donateurs, de Paris 3 ou d’ailleurs, aux investisseurs. Non pas donner une impression de cacophonie, de chienlit, d’incohérence. Par-delà ces priorités, et que les revendications de l’opposition Aoun-Hezbollah vis-à-vis du gouvernement Siniora soient fondées ou non, manifester pour obliger le gouvernement à démissionner sur la base de la loi du nombre est éminemment dangereux. Parce que le Liban n’a jamais fonctionné sur le principe de la majorité numérique. Le Liban est une démocratie consensuelle dont le fonctionnement naturel repose sur la représentation équitable de toutes les communautés composant la nation libanaise. Cela vaut pour Fouad Siniora et ses alliés, qui n’auraient jamais dû exclure de leur gouvernement un Michel Aoun qui représentait l’écrasante majorité des chrétiens. Cela plaide également contre un gouvernement auquel ne participeraient pas des ministres chiites. Cela vaut aussi pour l’alliance Aoun-Hezbollah, qui ne peut prétendre gouverner le pays sans les sunnites de Saad Hariri ou les druzes de Walid Joumblatt. La rue apparaît donc comme une solution qui n’en est pas une ; une voie franchement inutile, quand ce n’est néfaste. Sans compter que la rue, même victorieuse, ne résoudra aucun des problèmes du Liban. Ce n’est pas en imposant une poignée de ministres pro-Aoun et pro-Hezbollah au gouvernement que le Liban va, d’un bond, rejoindre le rang des nations prospères et développées. Bien au contraire, l’image de division que dégagent les manifestations d’aujourd’hui et le retard économique qu’elles engendrent inévitablement en paralysant le pays ne font que retarder la résolution de ces problèmes. Ce n’est pas en créant des précédents dangereux que l’on contribuera à instaurer la paix civile. Précédents que ces mêmes forces Aoun-Hezbollah avaient pourtant refusé de provoquer – à juste titre, parlant de paix civile et de précédents à éviter – quand il s’agissait de déboulonner un président-vestige, témoin d’une époque révolue, mais dont ils étaient les alliés (officieux ou officiels, objectifs ou déclarés, peu importe). Ce qui apparaît clairement, c’est l’instrumentalisation des forces chrétiennes du général Aoun par le Hezbollah et autres forces prosyriennes. Ces chrétiens ne se rendent pas compte d’au moins deux choses quant à l’alliance contre nature dont ils sont les figurants : d’abord, ils risquent fortement d’être le véhicule d’un précédent de coup d’État du grand nombre contre la minorité numérique, précédent constitutionnel qui, s’il était avéré, aurait toutes les chances, à terme, de se retourner contre les chrétiens. Pour être clair, si Aoun et le Hezbollah parviennent à renverser le gouvernement sur le fondement de la majorité numérique aujourd’hui, rien n’empêchera demain les sunnites et les chiites de s’allier pour sortir les chrétiens de l’équation libanaise interne. Au Liban, il faut respecter les droits des autres communautés pour que ceux de la sienne propre le restent. Il s’agit là de la pierre angulaire du pacte de 1943, tel qu’il a été complété par le simulacre de Taëf. Ensuite et surtout, le Hezbollah est loin pour les aounistes d’être leur allié naturel, même si, dit-on, le narguilé et la dabké rapprochent les extrêmes en ces temps de folklore puéril et destructeur. En effet, les agendas sont différents. Si Aoun, que l’on veut croire sincère, recherche uniquement un rééquilibrage politique et une cessation de la corruption dans le but de voir le Liban relever la tête, le Hezbollah quant à lui, de concert avec (si ce n’est à la suite de) l’Iran, entend continuer la lutte, voire en étendre le domaine, comme dirait Houellebecq. Libérer Chébaa par la résistance armée, venir en soutien aux frères du Hamas, libérer Jérusalem, peut-être. Pendant ce temps, l’instabilité interne et le manque de confiance entre les citoyens empêchent le gouvernement de se concentrer sur la lutte contre l’insécurité et favorisent l’action de subversion des terroristes et autres fauteurs de troubles qui, profitant de la diversion, n’en finissent plus de perpétrer des actes meurtriers et gratuits. Actes qui ne restent « ciblés » que pour l’heure, le pire restant à craindre – et probablement à venir. Alors, avant d’être les instruments passifs d’une manipulation qui crève les yeux, les aounistes gagneraient à y réfléchir : les velléités de mise en place par l’Iran d’une zone d’influence tentaculaire au Proche-Orient ne font plus de doute. Le précédent irakien, à deux pas du Liban et toujours en proie aux flammes, montre la réalité du risque encouru. Pour ne pas y aller par quatre chemins, c’est de la guerre civile qu’il faut avoir peur au Liban, rien de moins. Une guerre qui, à ce jour et au sens strict, n’a jamais véritablement eu lieu dans ce pays. Pour le coup, le parti de Dieu comme le Courant patriotique libre ne cherchent probablement pas ce résultat, leur bonne foi pouvant être supposée à ce sujet, surtout si on la couple avec un certain sens des responsabilités dont nous ne voulons pas croire qu’ils aient entièrement perdu la mesure. Qu’ils prennent garde cependant ; une fois le conflit civil lâché, rien ne pourra l’arrêter. Ni Aoun, ni le Hezbollah, ni les maronites, ni les chiites. Il leur filera entre les doigts, comme 1975 a échappé au contrôle de Arafat et de la résistance chrétienne. Tel l’actuel Irak, il deviendra le point de convergence de tous les fanatiques, de tous les illuminés, de tous les criminels sanguinaires qui cherchent à se repaître du sang des innocents et à prouver, où qu’ils le peuvent, que leur folie est salut métaphysique. Si les demandes de Aoun et du Hezbollah sont probablement légitimes et s’il est inadmissible que le gouvernement continue de faire la sourde oreille, les moyens employés pour les satisfaire ne le sont pas. Par ailleurs, la dangerosité de la situation d’impasse actuelle n’a d’égal que son ridicule. L’impuissance avouée d’un Fouad Siniora qui s’adresse solennellement au peuple, mettant les protestataires en faute quant à la crise actuelle comme pour s’en laver les mains devant l’histoire, est tout aussi inacceptable que le manque de sérieux d’une opposition qui décrète une trêve « pendant la période des fêtes », comme si, finalement, le bien-fondé – et l’urgence – de ses demandes variait selon la saison. Il convient donc de renvoyer dos à dos nos acteurs pathétiques de la politique locale et de leur demander, dans un sursaut d’amour-propre et de prise de conscience nationale, d’arrêter ce cirque dont les citoyens et les forces vives du pays sont les principaux otages. D’engager un véritable dialogue. Sans rancœur, sans a priori. Il en est encore temps. Au risque d’une dernière répétition vaine, au risque avéré d’une ultime lapalissade, il faut dire à ces enfants égarés du Liban que leur pays vaut la peine d’être préservé. Élias R. CHEDID Avocat – New York

Spectacle affligeant, que celui des Libanais qui se battent entre eux, comme des poules de basse-cour. Sans but aucun, sans objectif, sans visibilité. De la pure autodestruction. Une théorie du suicide organisé, comme si on avait eu envie de se faire mal, simplement parce qu’on s’ennuyait. Projet de coup d’État ou non, décorum ou intimidation réelle, on ne saura probablement jamais. Il n’en reste pas moins que les Libanais jouent avec le feu, à un moment de l’histoire de leur nation où ils peuvent le moins se le permettre. Quelques lapalissades, à froid, ne feront de mal à personne. Entre l’inconvénient de se répéter et celui de n’être pas entendu, disait Louis de Bonald, il n’y a pas à balancer.
Les origines du conflit principalement civil (et jusque-là à peu près verbal) qui a lieu au Liban en ce...