Louis XIV a inventé les talons rouges et la perruque haute, Napoléon le bicorne et la main sur le foie. Plus près de nous, Balladur affichait le plus sérieusement du monde sa fidélité aux bas grenat, et l’on ne commente plus le succès européen du bleu Berlusconi. Vous savez, cet oxford soutenu qui assure et rassure, réveille le bronzage et flatte les traits. Si l’habit ne fait pas le moine, il est au moins clair que l’image fait le personnage.
En Orient comme en Afrique, la communication par le costume est tout aussi subtile. On se souvient du kaki Saddam qui indiquait à qui n’avait pas encore compris que l’homme était d’abord, comme Castro, une machine de guerre. Avec son galurin légendaire et son vestiaire folklorique, Kadhafi cache peut-être une légère calvitie mal assumée, mais s’affiche surtout Libyen de chez Libyen, chevalier du désert et chef de tribu. On peut constater que depuis la mort de Arafat, le foulard pied de coq blanc et noir a disparu du paysage. Haniyé s’habille à l’occidentale sans afficher de signe distinctif, un résistant comme un autre, tout comme Ahmadinejad, qui laisse le turban et la robe aux dignitaires religieux. Mais si le chef du Hamas ne boude pas le bleu, le président iranien, lui, préfère un code plus strict : chemise blanche, et tout de même col Mao, avec un veston noir ou gris. Seule l’absence de cravate indique ici le refus des valeurs euro-américaines.
Comme vous je ne comprends pas grand-chose à la politique libanaise. Comme vous je vis un stress dont je ne m’explique pas l’origine. Car après tout, si les deux camps qui s’opposent affirment qu’ils regardent dans la même direction, je ne vois pas où se situe le problème. À moins que la bataille ne soit une bataille de couleurs ? Les slogans le disent : vert, citron, orange, le gouvernement à la grange. Dimanche dernier, à la méga-manif, le général Aoun, dont l’apparition a été annoncée en langage fleuri comme « véhiculée par l’éther », n’a pas déçu. Mon neveu a vraiment cru que c’était un rappeur sponsorisé par Nike. Il a dit waou ! Le total look orange résumait à lui seul le programme orangiste. Les convictions du général s’étaient d’abord imposées par petites touches, tantôt dans l’écharpe, tantôt dans la cravate. Cette fois-ci, le survêtement plus la casquette indiquaient qu’on ne plaisantait plus. En un mot, il y allait à fond. Le couac, c’est que dans la gamme chromatique l’orange est complémentaire du bleu. Ce qui signifie que la domination de l’un a pour effet de sublimer l’autre. Là où le bleu fait rejaillir chez Berlusconi un teint de pêche, l’orange chez Aoun donne un teint bleuâtre. Ses conseillers en image devraient tout de même revoir leurs classiques.
Chez les jaunes, on voit surtout du noir. Le Hezbollah est un parti religieux. Ses hérauts portent l’habit consacré, élégante superposition de caftans qu’achève une toile légère, tissée à la quenouille. Si légère qu’elle glisse parfois sur l’épaule et qu’ils la ramènent d’un geste non dépourvu de grâce. Le turban lui-même a une certaine propension à l’impatience. Il faut aussi le remettre en place de temps en temps. Cela donne une certaine contenance, et permet des effets de silence entre deux tirades au lance-flammes. Le problème avec les religieux, c’est qu’ils donnent froid dans le dos. Immanquablement, leur présence fait penser à la mort. Le patriarcat maronite a résolu ce problème. Une large ceinture pourpre et un bonnet rouge, dans tout ce noir, c’est un peu plus rassurant.
Le président de la République ne dénigre pas le complet-cravate, même s’il est clair que ses épaules de nageur y sont souvent à l’étroit. C’est que l’uniforme ici est inséparable de la fonction. Mais ce quatre-épingle occidental est surtout l’apanage du chef du gouvernement. La preuve même, s’il en est, que c’est un traître vendu aux Français et aux Américains. Je me demande parfois, si l’on mélangeait toutes ces panoplies…
Fifi ABOU DIB
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