Il fallait peut-être s’y attendre, mais la médiation du secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa, pour mettre fin à la crise libanaise n’a jusqu’à présent pas été très loin – et cette formulation n’est pas elle-même sans receler une grande dose de diplomatie.
Certes, il faudrait être fou, à l’étape actuelle, pour tirer un trait sur une initiative qui a le mérite d’essayer de ramener tout le monde à la raison et de mettre un terme à la dérive démagogique, populiste et destructrice qui ravage actuellement le pays et qui, à moins d’une prise de conscience générale, pourrait finir par nous faire très mal. Cependant, et à moins d’un (très improbable) miracle qui pourrait toujours intervenir avant le départ du diplomate égyptien ce soir, c’est bien du qualificatif « échec » qu’il faudra user pour évaluer, jusqu’à présent, les résultats obtenus par M. Moussa.
Bien évidemment, ce n’est pas le secrétaire général de la Ligue qu’il faut blâmer pour l’impasse dans laquelle se trouve le pays actuellement. Amr Moussa aura au moins eu le mérite de proposer quelque chose à l’heure où un vent absurde de nihilisme semble souffler sur le pays tout entier, un instinct fou de destruction habiter certains esprits. Il n’est pas non plus sans savoir que la pente dangereuse sur laquelle se trouve le Liban pourrait mener à une crise ouverte si des efforts ne sont pas entrepris pour contenir la situation, que toutes les hypothèses, même les pires scénarios catastrophes, sont envisageables tant que la volonté de nuisance continue de primer sur la recherche d’une solution.
La proposition de Amr Moussa comprenait un plan global et progressif. D’abord le désamorçage de la rue et la reprise de l’action des institutions, puis la convocation de la Chambre pour discuter et ratifier le projet de tribunal international, immédiatement suivie de l’élargissement du gouvernement selon la formule des 19 + 10 + un ministre neutre de compromis, désigné à l’issue de concertations entre les deux camps. Le processus serait accompagné d’une déclaration d’intentions de la part des ministres de l’opposition de ne pas s’opposer à la question du tribunal et de ne pas bloquer d’une manière systématique l’action du Conseil des ministres. Ensuite, une deuxième phase aurait compris la tenue, sous des auspices consensuelles, de la conférence Paris III et, simultanément ou peu après, d’une élection présidentielle anticipée. Cela aurait ensuite ouvert la voie à l’élaboration d’une nouvelle loi électorale, ouvrant la voie à des élections anticipées.
Acceptée en principe par le camp loyaliste, la proposition Moussa s’est désagrégée en soirée après sa visite au président de la Chambre, Nabih Berry, en présence de Hussein Khalil du Hezbollah. L’opposition aurait bousculé l’ordre de priorités formulé et proposé, sur la question du tribunal, la formation d’une commission formée d’experts des deux camps pour émettre des observations sur le projet du tribunal spécial. Un processus long, qui renvoie par conséquent la convocation de la Chambre et la ratification des statuts du tribunal aux calendes grecques. L’opposition aurait réclamé, en attendant la mise en branle de ce processus, que la priorité soit accordée à la formation d’un gouvernement d’union nationale avec le tiers de blocage. Une proposition accueillie avec la froideur que l’on soupçonne en soirée par le gouvernement. Et pour cause, elle met en évidence une volonté tenace du tandem Hezbollah-Amal de tout faire pour court-circuiter l’adoption du projet du tribunal international, ce qui laisse une fois de plus planer une multitude d’interrogations sur les intentions réelles et le véritable agenda des forces du 8 Mars.
Or ces interrogations sont d’une importance capitale, tant les intentions du Hezbollah et les raisons qui conduisent le parti de Dieu à refuser avec autant d’acharnement la mise sur pied de ce tribunal paraissent insondables à l’heure actuelle, ouvrant la voie à toutes les théories. S’agit-il d’un rejet à caractère idéologique, se fondant sur la logique selon laquelle le tribunal sera nécessairement un organe politique manipulé par les États-Unis, et sur la crainte qu’il puisse donc remonter à certains attentats commis durant la guerre civile ? La lutte actuelle s’inscrit-elle dans un bras de fer entre Téhéran et Washington dont le slogan pour le Hezbollah serait de combattre la poussée américaine au Liban et, pour l’Iran, de renforcer sa présence politique à Beyrouth ? Ou bien le tout est-il de venir en aide à Damas, dont la hantise quotidienne reste un tribunal international pesant sur le régime comme une épée de Damoclès qui se met en place, s’incarne tous les jours un peu plus ? Selon cette logique, la crise actuelle ne serait qu’une partie d’échecs entre la Syrie et la communauté internationale, où un camp politique sert de garde-fou et d’avant-poste à Damas, au Liban-même, pour tenter de faire obstruction au projet du tribunal. Et peut-être même de se repositionner politiquement sur l’échiquier libanais, maintenant que des sénateurs américains démocrates reprennent le chemin de la capitale syrienne à la recherche d’efforts de paix et de stabilisation, sans aucune connaissance des réalités du régime syrien. Peut-être qu’à l’Ouest, le rapport Baker-Hamilton n’a pas trouvé bon traducteur, et que les dernières déclarations de Condoleezza Rice, George W. Bush et Sean McCormack n’ont pas été suffisamment claires sur l’impossibilité de troquer la coopération pour la stabilité en Irak contre la déstabilisation du Liban.
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Quoi qu’il en soit, et par-delà la crise qui secoue le pays, c’est l’érosion même du système politique, du cadre symbolique qui soutient le Liban, qui fait le plus peur, dans la mesure où cette érosion peut ouvrir la voie à toutes les éventualités, y compris les plus obscures. Décider de remplacer la logique du dialogue par celle de l’obstructionnisme et de balayer la reconnaissance des institutions, c’est ouvrir la voie au vide politique, immanquablement générateur de violence. Et dès lors qu’il est question de la politique du vide au Liban et de la destruction des institutions, Damas n’est jamais loin, l’expérience du passé l’ayant toujours prouvé.
Or c’est justement ce qui se produit aujourd’hui au pays du Cèdre : Émile Lahoud refuse de signer les décrets du cabinet parce qu’il a décidé de ne plus le reconnaître (alors que même si un gouvernement est démissionnaire, ce qui n’est pas le cas de celui de Fouad Siniora, il continue d’administrer les affaires courantes, ce qui fait que ses décisions restent légales en attendant la formation d’un autre gouvernement). Nabih Berry refuse de recevoir le décret portant création du tribunal pour les mêmes raisons. Les masses regroupées devant le Sérail tentent d’obtenir la chute d’une institution légale, malgré son déficit de légitimité depuis le retrait des ministres chiites...
C’est sur eux-mêmes que les « responsables » sont en train d’abattre les fondations du Liban, contribuant à placer le pays dans un simulacre de république, dans une formule légaliste plus digne de la tératologie que du droit. Un comportement qui échappe désormais au droit constitutionnel et à la science politique, et qui relève spécifiquement de la criminologie, sinon du suicide.
Michel HAJJI GEORGIOU
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Certes, il faudrait être fou, à l’étape actuelle, pour tirer un trait sur une initiative qui a le mérite d’essayer de ramener tout le monde à la raison et de mettre un terme à la dérive démagogique, populiste et destructrice qui ravage actuellement le pays et qui, à moins d’une prise de conscience générale, pourrait finir par nous faire très mal. Cependant, et à moins d’un (très improbable) miracle qui pourrait toujours intervenir avant le départ du diplomate égyptien ce soir, c’est bien du qualificatif « échec » qu’il...