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Actualités - Opinion

L’ÉDITORIAL de Issa GORAIEB Tous assiégés

Premier martyr de la manifestation pour l’unité, le jeune Ahmad Mahmoud, tué dimanche dans le bouillonnement de la rue et porté en terre hier ? L’unique, le dernier, devraient se le promettre solennellement – se le jurer – les Libanais, à quelque bord qu’ils appartiennent. Car la mort d’Ahmad, abattu alors qu’il manifestait avec toute la généreuse fougue de ses vingt et un ans, n’est pas seulement un bien triste évènement : elle est le type même de ces incidents isolés dont on s’aperçoit après coup, c’est-à-dire beaucoup trop tard, qu’ils ont généré des rivières de sang. Et le plus terrifiant, c’est que notre pays devrait être amplement édifié sur ces catastrophes annoncées. Il connaît la sinistre musique, pour s’être plus d’une fois dans le passé laissé prendre au mortel engrenage. Qui, d’un gendarme trop zélé, d’un contre-manifestant ou plus probablement d’un agent provocateur, a tiré la balle fatale, ce dimanche-là ? Comme pour tant d’autres infamies on ne le saura sans doute jamais. Ce qu’on sait fort bien en revanche, ce que tous sont censés savoir, c’est que la rue peut tuer, même quand elle est mobilisée avec des moyens dits pacifiques : qu’elle a même toutes les chances de tuer dans l’actuel climat de méfiance et d’excitation, dans l’état d’extrême vulnérabilité où se trouve le pays, dans la promiscuité entre sensibilités différentes qu’ont opérée, dans divers secteurs de la capitale, les changements démographiques des dernières décennies. Beyrouth est aujourd’hui une cité en état de siège, avec un bon tiers de l’armée nationale qui s’y trouve déployé pour éteindre à temps les premières flammèches, pour prévenir l’explosion. Retranché dans ses quartiers par souci de la sécurité de ses membres, le gouvernement n’est pas pour autant ce prisonnier du Sérail que croit l’opposition. Il est probable certes, et même souhaitable, qu’il se prêtera au compromis qu’exige, à l’évidence, tout règlement durable de la crise, et auquel œuvre la Ligue arabe. Mais il n’est pas ce gouvernement aux abois, embusqué derrière un écran de barbelés, que dépeint l’opposition : le monde entier le soutient, à la notable exception de l’Iran et de la Syrie ; et surtout, il rallie plus que jamais une majorité populaire éprise de stabilité et de sécurité dans la dignité, même si pour le moment (et l’alternance de la rue aidant) elle est réduite au silence. À l’inverse, si l’opposition a parfaitement démontré qu’elle n’était pas en manque de troupes, il semble bien qu’elle a vu trop grand : qu’elle a démesurément haussé la barre, qu’elle s’est s’enferrée dans une entreprise beaucoup trop ambitieuse qui ne lui laisse d’autre issue, à son tour, que le désastre général ou la marche arrière, le compromis. Dans sa quête d’un bénéfice maximal, le Hezbollah, fer de lance de la contestation, s’expose naturellement à des pertes non moins colossales. Du piédestal arabo-musulman où l’avait hissé sa résistance à l’occupation israélienne, il se retrouve engagé dans une prosaïque – mais éminemment équivoque – conquête du pouvoir. Sa fameuse discipline organisationnelle (milicienne, ne se retiennent plus de dire ses détracteurs) a été plus d’une fois, ces derniers jours, prise en défaut. Le plus grave, cependant, reste cette flagrante contradiction, cette incompatibilité totale existant entre les objectifs proclamés et les risques sciemment encourus. Car on ne peut pas tout à la fois prôner l’union nationale et pousser objectivement à la roue de la désunion. On ne peut pas s’armer de légalité et brandir la menace implicite de deux gouvernements rivaux, funeste expérience dont a déjà pâti le Liban. On ne peut pas non plus se dédier au bien-être économique du citoyen, lésé par ce gouvernement de voleurs, en paralysant de la sorte une économie déjà rudement affectée par l’inutile, la superflue guerre de l’été dernier. Pas plus qu’on ne peut crier à la mainmise occidentale quand d’aussi lourdes hypothèques, régionales celles-là – et donc bien plus effectives sur le terrain – pèsent sur la contestation. ————————————— P-S : Ces initiales sont d’autant plus à propos qu’elles se trouvent désigner aussi le Parti socialiste français dont la candidate à la présidence, Ségolène Royal, n’a pas fini d’apaiser la tempête politique suscitée par sa rencontre de vendredi dernier à Beyrouth avec la commission parlementaire des AE, au cours de laquelle le député du Hezbollah Ali Ammar a dénoncé « le nazisme israélien ». Figurant parmi les quelques journalistes libanais conviés à cette rencontre, je dois dire que ce n’est pas cette mise en parallèle – somme toute courante, routinière presque, dans un Liban plus qu’à son tour victime de la barbarie israélienne – qui a le plus retenu mon intérêt. Ce qui m’a fait la plus forte impression dans l’exposé de M. Ammar, c’est d’une part la conviction, à l’évidence des plus sincères, avec laquelle il a protesté de l’attachement de son mouvement à cette patrie définitive qu’est le Liban ; et d’autre part le constat (l’aveu ?) qu’il a fait, pour la première fois que l’on sache, d’une situation où les Libanais sont tous pris dans un conflit qui les dépasse. Pas trop réjouissant, c’est vrai, mais c’est toujours cela de pris sur les slogans de rigueur. Issa GORAIEB

Premier martyr de la manifestation pour l’unité, le jeune Ahmad Mahmoud, tué dimanche dans le bouillonnement de la rue et porté en terre hier ? L’unique, le dernier, devraient se le promettre solennellement – se le jurer – les Libanais, à quelque bord qu’ils appartiennent.
Car la mort d’Ahmad, abattu alors qu’il manifestait avec toute la généreuse fougue de ses vingt et un ans, n’est pas seulement un bien triste évènement : elle est le type même de ces incidents isolés dont on s’aperçoit après coup, c’est-à-dire beaucoup trop tard, qu’ils ont généré des rivières de sang. Et le plus terrifiant, c’est que notre pays devrait être amplement édifié sur ces catastrophes annoncées. Il connaît la sinistre musique, pour s’être plus d’une fois dans le passé laissé prendre au mortel...