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Actualités - Opinion

IMPRESSION Allon’z’enfants

Un matin, sœur de La Roque a fait irruption dans la petite classe inondée de soleil. Nous avons lâché nos crayons de couleurs, rentré nos langues et inspecté discrètement la propreté de nos mains. Le moment devait être bien solennel pour qu’elle nous ait gardés debout, je vous salue Marie. Ce matin-là, sœur de La Roque voulait partager avec nous cet événement grandiose : la fin de la guerre au Vietnam. Nous ne savions ni ce qu’était la guerre ni où se trouvait le Vietnam. Nous avons quand même rendu grâce pour la bonne nouvelle. Au Vietnam, on tuait les enfants depuis trente ans. Un matin, j’ai bien vu que tout le monde était inquiet pour une histoire de bus. Il y avait la photo du bus tout amoché à la première page du journal. C’était un jour d’avril. Les mimosas étaient en fleurs, il faisait doux. La maîtresse nous a demandé de prier pour le Liban. Prier pour le Liban, avec toutes ces fleurs ? Avec ce bleu inouï de la mer et du ciel ? Mais il a plu ce qu’il a plu de bombes et de malheurs. Bien sûr j’ai pensé au Vietnam. Le pays qui allait avec le mot « guerre ». En prendrions-nous pour trente ans ? Trente ans plus tard. Nous avons prié, nous avons tremblé, nous avons pleuré, nous avons espéré et puis désespéré, et de nouveau nous avons voulu croire. Nous sommes partis, revenus, repartis et revenus encore. Nous avons pris des bateaux que d’autres ont pris pour cibles, nous avons pris des avions entre deux fermetures d’un aéroport qui ne ressemblait plus à rien. Nous avons passé des journées entières, au soleil et sous la pluie, pour traverser les barrages qui cloisonnaient la ville et séparaient les régions. Nous avons cru trouver des sauveurs. Les uns furent assassinés, d’autres nous trahirent. Trente ans nous avons enduré tour à tour le Vietnam, le Kosovo, le Zaïre, l’Irak, la Palestine et tous les James Bond mâtinés de SAS. Enfin, las d’amertumes, nous avons dansé la dabké de Zaki Nassif. Rajeh yit’ammar Lebnan. Euphoriques comme des survivants. Oui, le Liban allait se reconstruire. Oui, la terre que nos pieds frappaient jusqu’à la douleur allait accoucher d’un pays. Par la magie d’une chanson, nous étions prêts à mourir. Pour une chanson, céder nos âmes broyées. S’il nous restait une raison de vivre, elle avait pour nom liberté. Zaki Nassif, sacré illusionniste. Dans les années trente, étudiant en musique à l’AUB, il avait eu pour maîtres deux compositeurs russes. Avec eux, il a battu la campagne libanaise pour consigner les airs folkloriques qui flottaient çà et là. En a-t-il sondé de détresses et d’humiliations ataviques pour créer cette apothéose : rajeh yit’ammar. Notre hymne à la joie. Fallait-il qu’il nous ait compris ! Au fond, le vrai meneur, c’était lui. À peine avons-nous retrouvé les signes extérieurs de paix et de prospérité que le mauvais œil à nouveau nous foudroie. À peine la maison Liban reconstruite, les parents divorcent. Qui gardera les enfants de la patrie ? Avant le désespoir, vite, une chanson ! Fifi ABOU DIB

Un matin, sœur de La Roque a fait irruption dans la petite classe inondée de soleil. Nous avons lâché nos crayons de couleurs, rentré nos langues et inspecté discrètement la propreté de nos mains. Le moment devait être bien solennel pour qu’elle nous ait gardés debout, je vous salue Marie. Ce matin-là, sœur de La Roque voulait partager avec nous cet événement grandiose : la fin de la guerre au Vietnam. Nous ne savions ni ce qu’était la guerre ni où se trouvait le Vietnam. Nous avons quand même rendu grâce pour la bonne nouvelle. Au Vietnam, on tuait les enfants depuis trente ans.
Un matin, j’ai bien vu que tout le monde était inquiet pour une histoire de bus. Il y avait la photo du bus tout amoché à la première page du journal. C’était un jour d’avril. Les mimosas étaient en fleurs, il faisait doux....