Que le sang de ce jeune homme qui bouffait la vie d’un immense sourire, un immense sourire comme pour conjurer les gènes, diluer l’écriture impitoyable et inexorable de la très grecque tragédie qui est la sienne, mais surtout celle de ses familles, Gemayel et Liban ; que tout ce sang juvénile, rouge-14 Mars, déversé en plein soleil, déversé en cette veille de 22 novembre, déversé après que certains Libanais eurent passé des jours à l’accuser d’être un traître, déversé quelques heures avant que Moscou ne comprenne que le Palais de Verre n’est pas (toujours) une salle de jeux (d’axes) ; que tout ce sang volé aux Libanais, volé à la majorité populaire, volé au Conseil des ministres, volé à la Chambre, volé aux petits Amine et Alexandre ; que ce sang, cet énième sang : Rafic, Bassel, Samir, Georges, Gebrane et leurs compagnons, mais aussi Marwan, Élias, May, mais aussi Kamal, Béchir, Hassan, René, mais aussi les autres, mais aussi ce Libanais inconnu, formidable soldat antisyrien, soldat anti-israélien, à la mémoire duquel il faudra construire un mausolée vite, très vite ; que ce sang concentré, résumé aujourd’hui en celui de Pierre ; que ce sang-là fasse comprendre à tous qu’il est désormais matériellement, humainement, politiquement, naturellement et définitivement impossible de continuer comme ça.
Désormais, ce doit être le festin de Pierre – l’heure à laquelle cette superbe dream team de martyrs va se régaler.
Le pays le leur doit bien.
L’alliance du 14 Mars le leur doit bien : désormais, parce que khalass, parce que trop c’est effectivement trop, les Libanais ne toléreront aucune hésitation, aucune compromission, aucun signe extérieur ou intérieur de faiblesse, de joue gauche gentiment tendue après que la droite eut été souillée de gifles. Bien sûr, les Libanais attendent du 14 Mars, à l’image d’un Amine Gemayel résolument épatant hier, surhumain, un don de soi de chaque instant pour rappeler la nécessaire bonne tenue de tous, pour rappeler qu’il est inconcevable de faire gagner Damas et ses affidés : ceux-là exulteraient si s’allumaient les feux un peu mal éteints de nouvelles luttes fratricides. Bien sûr, les Libanais attendent du 14 Mars une main constamment tendue à ses adversaires politiques, une conscience toujours aiguë qu’en ce pays où prime une effarante mais incontournable démocratie consensuelle, aucune dictature n’est viable, aucune exclusion ou marginalisation possible. Mais les Libanais exigent désormais de leur 14 Mars une fermeté de chaque instant, une maturité et une indépendance maximales, une détermination à mener jusqu’au bout la promesse du tribunal international, l’application de la 1701, la multiplication des réformes pour un aboutissement de Paris III. De chaque instant. Et si pour cela il faut bunkeriser Siniora, Murr, Aridi, Azour, Fatfat, Haddad, Hamadé, Kabbani, Mitri, Moawad, Oghassabian, Pharaon, Rizk, Safadi, Sarkis et Tohmé (il ne leur faut plus qu’un ministre mort pour que chute le gouvernement), s’il faut bunkeriser les 70 députés de la majorité, eh bien, qu’ils le fassent.
Michel Aoun le leur doit bien : à la tête, il y a deux ou trois ans, d’un impressionnant et formidable lobbying auprès du Congrès US pour l’accouchement du Syria Accountability Act, brouillon de la bienheureuse résolution 1559 de l’ONU, le patron du CPL a eu quelques mois après son retour d’exil une bien (trop) mauvaise idée. Pas celle de s’opposer à la majorité – c’est son droit le plus strict, surtout s’il estime avoir été très mal traité par elle –, mais d’avoir choisi le pire moyen de le faire : l’alliance avec les prosyriens. Ce n’est jamais trop tard : le sang de Pierre Gemayel, qui porte un nom auquel aucun inconscient individuel ou collectif chrétien ne peut rester indifférent dès lors qu’il y a assassinat, ce sang, somme de tous les autres, a ligoté Michel Aoun, l’a ramené aux pires heures du fratricide christiano-chrétien. Et parce que même les plus grands contempteurs de l’ancien PM savent que, comme Samir Geagea, ces années-là désormais l’horrifient ; parce que l’on suppose que l’image de ces chrétiens le conspuant à l’hôpital Saint-Joseph a dû le secouer, il se pourrait que ce sang qui l’emprisonne, en même temps le libère. Il y a quelque chose qu’au nom même de ceux qu’il représente, Michel Aoun ne peut plus accepter : le sang.
Le Hezbollah le leur doit bien : si le sang de Pierre Gemayel ne ramène pas, comme l’espèrent tous les Libanais, le Hezbollah au gouvernement ou ne le convainc pas qu’il y a impérativement quelque chose à faire dans les quatre jours qui viennent, cela voudra bien dire que le Hezbollah a des calculs, une conception, une vision incompatibles avec le Liban. C’est simple, c’est clair, c’est net. Quant à Nabih Berry, il a là l’occasion idéale, lui aussi, lui surtout, de s’émanciper.
Émile Lahoud le leur doit bien. Vraiment ? Non. Émile Lahoud ne doit rien aux Libanais et les Libanais ne lui doivent absolument rien.
Il n’y a d’ailleurs plus rien à dire : le sang, somme de tous les autres, de Pierre Gemayel a créé, pour tous, une addiction. Ce sang versé, cette nouvelle drogue provoque le sursaut, la prise de conscience et l’action ; cette drogue, urgente, déterministe, est de celles qui font bondir l’histoire. Pour la première fois, les dealers seront des héros, des femmes et des hommes de bonne volonté ; pour la première fois, une drogue s’avère vitale, légale, réale ; la coupe est pleine, merci Pierre.
Ziyad MAKHOUL
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