Le retour d’exil du général Michel Aoun avait suscité, au printemps 2005, un vif sentiment d’enthousiasme au sein d’une large fraction de la jeunesse libanaise. Celle-ci reprenait ainsi espoir en l’avenir du pays, dans le sillage de la révolution du Cèdre.
À moins d’être atteint de cécité politique, force est de relever que nombre de ces jeunes et cadres supérieurs, et d’une manière générale une bonne partie de l’opinion publique, ressent aujourd’hui un profond désarroi du fait du parcours suivi par le général Aoun ces dernières semaines. Nombre de ces jeunes ne comprennent pas en effet pourquoi le chef du CPL en est arrivé à adopter subitement le discours et les slogans du régime syrien. Depuis plusieurs mois, le président Bachar el-Assad et le quotidien Techrine – relayés par le président Émile Lahoud et les nostalgiques de la tutelle syrienne – ne cessent de prendre pour cible le Premier ministre Fouad Siniora et la majorité parlementaire, prédisant la chute du pouvoir issu de l’intifada de l’Indépendance. Or ce sont précisément ces mêmes cibles qui sont actuellement dans le collimateur du général Aoun.
Cela ne signifie pas que le chef du CPL se fait désormais l’instrument de Damas. Il pourrait y avoir convergence d’intérêts de manière ponctuelle, limitée dans le temps. Cela est courant en politique. Mais en contribuant de la sorte à créer une large brèche dans l’édifice construit après la révolution du Cèdre, voire en remettant en question les fondements de cet édifice, quelles garanties avons-nous que le régime syrien ne profitera pas de la situation ainsi créée pour s’engouffrer dans cette brèche et tenter d’opérer un come-back politique au sein du pouvoir, ne fût-ce que d’une manière limitée ? La funeste expérience de la guerre libanaise, dans ses différentes étapes – de 1975 aux débuts des années 1990 –, a apporté la preuve que Damas est passé maître dans le retournement des situations, dans l’exploitation des atouts de partenaires conjoncturels qui sont par la suite rapidement liquidés, ou dans la meilleure des hypothèses mis à l’écart, dès lors qu’ils commencent à se montrer un tantinet gênants. Ou peu dociles… Le tragique précédent du président martyr René Moawad et l’amère expérience de Samir Geagea (pour ne citer que les exemples les plus récents) devraient à cet égard rester toujours présents dans notre mémoire.
À ces appréhensions exprimées en toute sincérité par de nombreux jeunes, dans un nécessaire esprit critique qui devrait caractériser toute société civile vive et dynamique, l’on nous répond, avec assurance : « Nous savons ce que nous faisons, nous ne sommes pas des enfants de chœur. » Là aussi, les précédents épisodes de la guerre libanaise sont riches en expériences… Durant la période 1989-1991, des jeunes, des cadres supérieurs politiquement engagés et inquiets du cours pris par les événements, exprimaient, également en toute sincérité, leurs vives appréhensions quant à la ligne de conduite suivie à cette époque par les leaders qui occupaient alors le devant de la scène. Ces derniers répondaient, sans sourciller, chacun dans son milieu respectif : « Hommes de peu de foi, nous avons des données que vous ignorez, faites nous confiance », ou encore « N’ayez pas peur, comment pouvez-vous avoir peur, vos craintes sont injustifiées ». La suite des événements se passe de commentaires… Elle apporte en tous cas la preuve que ce sont ces jeunes cadres et responsables qui voyaient juste. Leurs appréhensions se sont avérées pleinement justifiées, alors que les leaders en question ne voulaient rien entendre…
Les questions que se pose aujourd’hui une large fraction de l’opinion publique portent aussi, parallèlement au facteur syrien, sur l’alliance conclue par le général Aoun avec le Hezbollah. Ce que de nombreux Libanais voudraient bien comprendre, c’est sur quelle base le leader du CPL a-t-il fait le choix de saper un pouvoir d’orientation souverainiste au profit d’un parti dont la doctrine est basée sur un concept politico-religieux (le « wilayat el-fakih ») qui impose que les grandes options politiques soient du seul ressort du guide suprême de la révolution iranienne dont les décisions sont contraignantes et sans appel. Le général Aoun déclare vouloir « refaçonner le pouvoir ». Mais comment pourrait-il le faire en acceptant de concéder un rôle prépondérant à un parti dont le projet politique transcende les frontières nationales et s’inscrit dans un cadre régionalo-communautaire, un parti qui prône l’édification d’une société guerrière, qui fait de la lutte contre Israël et « l’hégémonie occidentale » un projet en soi ?
Si ce paramètre doctrinal suscite autant d’appréhensions, c’est qu’il n’est nullement théorique. Il se traduit concrètement dans le comportement politique du Hezbollah, comme ce fut le cas, à titre d’exemple en 1992, lorsque le parti chiite a requis l’autorisation de l’imam Khamenei (en sa qualité de « wali el-fakih ») pour participer aux élections législatives (au Liban). L’une des principales prérogatives du guide suprême est de décider de l’option de guerre ou de paix. Cela implique que le Hezbollah n’acceptera de désarmer que sur ordre de l’imam Khamenei. Comment le général Aoun peut-il tolérer une telle donne, non négociable, alors qu’il a été le premier à la dénoncer peu de temps avant son retour d’exil ainsi qu’au Parlement, au lendemain des élections législatives de 2005 ?
À l’ensemble de ces interrogations, s’ajoute aussi un autre facteur tout aussi crucial. Le tandem CPL-Hezbollah nous menace d’une désobéissance civile, de manifestations de masse paralysant le pays pour forcer un changement. Or la jeunesse libanaise est déjà en plein désarroi du fait de la « guerre des 34 jours » dans laquelle le Hezbollah a entraîné le pays en juillet dernier. Est-il concevable de lui imposer, quelques mois plus tard, un nouveau saut dans l’inconnu, une nouvelle opération aventurière qui risque de déboucher, de surcroît, sur une situation aux antipodes de ce pourquoi les étudiants universitaires ont longtemps milité ? Peut-on demander aux jeunes d’accepter de vivre constamment dans l’incertitude du lendemain, dans un pays ballotté indéfiniment de crises en crises, de guerres en guerres, sans aucun horizon ?
Le pays se vide de ses jeunes. Est-ce trop demander d’admettre qu’il ne servirait à rien de « façonner un nouveau pouvoir » si, en fin de parcours, ce « nouveau pouvoir » se retrouve sans citoyens sur lesquels il pourrait exercer son autorité…
Michel TOUMA
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À moins d’être atteint de cécité politique, force est de relever que nombre de ces jeunes et cadres supérieurs, et d’une manière générale une bonne partie de l’opinion publique, ressent aujourd’hui un profond désarroi du fait du parcours suivi par le général Aoun ces dernières semaines. Nombre de ces jeunes ne comprennent pas en effet pourquoi le chef du CPL en est arrivé à adopter subitement le discours et les slogans du régime syrien. Depuis plusieurs mois, le président Bachar el-Assad et le quotidien Techrine – relayés par le président...