Quarante-sixième semaine de 2006.
Quand la France s’enrhume, le Liban n’éternue pas – n’exagérons rien ; il prépare tout de même quelques mouchoirs. Ce qui se passe là-bas, en France, politique, société, culture, way of life, peu importe, ce qui se passe là-bas a toujours un impact ici, aussi minime fût-il, de Tripoli à Nabatiyé, depuis des décennies, depuis le 14 février 2005, depuis toujours. Que serait-ce alors lorsqu’en France, pour la première fois dans l’histoire de cette République, une femme a de sérieuses chances d’occuper, pendant au moins cinq ans, un palais royal, l’Élysée... Que serait-ce alors lorsque cette femme a de quoi battre celui qui, à tous les niveaux, du moins pour l’instant, se construit aux antipodes du meilleur ami du Liban, l’anti-Chirac assumé, Nicolas Sarkozy… Que serait-ce quand cette femme, qui pourrait, dès mai 07, écrire l’histoire, réinventer Marianne et dépoussiérer l’Hexagone, ne sait rien ou pas grand-chose de ce qui se passe au cœur du Proche-Orient, dans ce Liban déchiré – et déchirant…
Chère Ségolène… C’est un drôle de pays que le Liban. Né pour souffrir, né pour mourir, né pour sourire, né pour donner du désir, ce Liban se bat depuis sa naissance, cette ultralégitime naissance n’en déplaise à tous les grincheux du PSNS et autres affidés, contre rien moins que la géographie et l’histoire. Et sa richesse peut faire sa perte : insensée tour de Babel où sont venues s’entasser toutes les religions, toutes les langues, toutes les ethnies, toutes les obédiences, ce Liban (mal)heureusement infédéralisable aurait comme meilleurs ennemis, disent des bienveillants, les Libanais eux-mêmes. Regardez-le donc de près, chère Ségolène – votre premier voyage hors Europe, si vous décrochez les étoiles, ne pourra être que le Liban ; regardez-les pousser chaque jour un plus, volontairement ou pas, (con)sciemment ou pas, leur pays dans la fosse. Ils sont divisés en deux, regroupés en deux, naturellement ou artificiellement, ils s’en moquent ; ce qu’ils veulent, foules tellement sentimentales, c’est battre l’autre, et peu importe le prix. Parier sur l’étranger, voilà une belle marque de xénophilie, mais lorsque ces étrangers, ou certains d’entre eux, ne veulent utiliser le Liban que comme arène pour les guerres des autres, il y a un gros problème de conception(s), chère Ségolène. Vous qui vouliez faire de l’anti-chiraquisme à tout prix – c’est de bonne guerre, mais… –, sachez qu’ici l’Iran et la Syrie jouent leur présent, leur avenir, qu’ils jouent gros, qu’ils jouent pas propre ; sachez aussi que les États-Unis, même avec pour l’instant moins de risques pour le Liban, ont donné l’impression d’avoir trouvé l’idéal laboratoire du Dr Mabuse. Sachez qu’ici les loyalistes se battent pas très bien pour des causes très justes, un tribunal, un Paris III, une 1701 ; sachez qu’ici l’opposition se bat bien pour des causes parfois hyperfloues, parfois parfaites, mais avec des méthodes de corsaires ; sachez qu’ici les Libanais ont l’âme bleue, qu’il leur manque un peu de rose.
Mais sachez surtout, chère Ségolène, que vos désirs d’avenir, c’est ici qu’ils trouvent leur urgence. Mobilisation/Imagination ? Si seulement ici... Drôles de correspondances, chère Ségolène : arrivée d’en dehors de l’establishment ; arrivée alors que personne, pas même vous, n’en doutait ; arrivée déféodalisée, iconoclaste, provocante, agitatrice, même un peu Pimprenelle parce qu’en face il y a un Nicolas ; bref, arrivée fraîche, vous gravirez peut-être des montagnes pour, de la cime, premier maillon de la chaîne de renouvellement, entraîner des législatives, la formation d’un gouvernement (de Montebourg après de Villepin ?), multiplier les réformes, etc. C’est de cette exacte séquence que le Liban a besoin, chère Ségolène. D’une délahoudisation. Une chimère, tant que l’opposition garde cette absolue mauvaise foi qui est la sienne (elle refuse tous les compromis) ; impossible tant que la majorité n’arrive pas à proposer un nom, un seul.
Sachez, chère Ségolène, qu’il existe au Liban pas mal de Ségolènes. Et surtout, d’infinis désirs d’avenir, véhiculés depuis un certain 14/03/05 par des millions de Libanais, d’ici ou d’ailleurs, qui représentent à eux seuls ce tiers de garantie, un tiers de déblocage. Pourquoi ces désirs sont-ils mis en sourdine ? Qui les musèle ? Qui les éteint ? Dans quel but ? Pour qui ?
À bientôt, chère Ségolène, à Beyrouth.
Ziyad MAKHOUL
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