Ils ont franchi le Rubicon et ils en assumeront la responsabilité. Quels que soient les raisons, les prétextes avancés, la démission, samedi, des cinq ministres chiites ouvre la voie à tous les dangers, à tous les dérapages, déblaie le terrain aux dérives communautaires, aux aventures insensées.
L’impasse actuelle, l’autisme ambiant à tous les niveaux, la classe politique dans son ensemble en assume la responsabilité. En même temps qu’elles se disaient fermement attachées à un gouvernement d’union nationale, toutes les parties ont, d’une manière ou d’une autre, créé les conditions d’un torpillage de ce gouvernement. De déclarations intempestives, incendiaires, en exigences et contre-exigences, la politique du pistolet sur la tempe ne pouvait qu’aboutir au blocage.
Pour être constitué, un gouvernement d’union nationale exige un préalable : l’entente. Or, tout a été fait, tout a été mis en place, volontairement ou pas, pour empêcher cette cohésion de s’accomplir, pour réduire à peau de chagrin les dénominateurs communs qui auraient pu sauver la situation.
Cela dit, au-delà des appréhensions, des craintes des uns, des provocations, de l’arrogance des autres, force est de constater que ce qui a fait capoter les concertations, place de l’Étoile, ce n’est pas le conflit sur la nature du gouvernement d’union nationale, mais l’évocation, en urgence, du tribunal international, une initiative qui a manifestement pris de court le Hezbollah, un prétexte nullement innocent pour justifier sa sortie fracassante du gouvernement ainsi que celle d’Amal, décidément plus que jamais à son diapason, à l’écoute, aussi, de facteurs éminemment régionaux.
À défaut de bloquer par le tiers, ils bloquent par leur départ ; à défaut de bloquer de l’intérieur, ils bloquent de l’extérieur. Ainsi se fait et se défait la politique au Liban : un pistolet sur la tempe, un traquenard sous les pieds, mais le credo est le même, l’intérêt supérieur du pays, un intérêt supérieur sans cesse bafoué, sans cesse foulé aux pieds.
Triste mascarade sur fond d’abattement, de déprime générale, sur fond d’exils accélérés, d’émigration de nos élites, une hémorragie qui, à terme, équivaudrait à abandonner le Liban aux rapaces. Des politicards, des requins qui achèveraient de le dépecer, toujours au nom du peuple, au nom du pauvre peuple martyr.
La situation est grave, nous ne le savons que trop, le dialogue s’est transformé en monologues hargneux, désespérants, nul ne le conteste.
Libre à eux de s’emporter, de sortir de leurs gonds, de péter les plombs, libre à eux de pérorer sur leur dignité bafouée, d’exhiber leur complexe de persécution.
Libre à eux de ne plus se parler, de bouder chacun dans son coin et de se complaire dans le rôle de la vierge effarouchée. Mais, de grâce, qu’ils arrêtent de nous prendre pour des imbéciles, de nous faire accroire que les vessies sont bien des lanternes. Qu’ils cessent de nous assommer de leurs vérités immuables déversées comme autant de paroles de coran ou d’évangile.
Que d’acrobaties verbales, que d’entourloupettes pour nous dorer la pilule, pour nous la mieux faire avaler. Que d’hypocrisie pour nous prédire les pires catastrophes, tout en laissant entendre que la politique du bord du gouffre n’est, après tout, qu’une manœuvre politicienne.
Une douche écossaise dont ils arrosent l’opinion sans états d’âme, sans coup férir, un cirque pathétique qui leur permet de tenir le haut du pavé alors que le Liban d’en bas croupit dans les geôles du découragement, du désespoir.
Halte là ! Les instances économiques, les instances sociales et syndicales, toutes tendances confondues, ont tiré la sonnette d’alarme, ont mis en garde contre la poursuite des atermoiements, de conflits qui compromettent l’avenir du pays. En vain. Leur appel est tombé dans l’oreille de sourds, s’est perdu dans les couloirs de bureaux ministériels désertés, ouverts à tous les vents.
Plût à Dieu que ces instances n’en arrivent, un jour, à sonner le tocsin ; c’en serait fait alors d’eux, de nous, de notre futur, ce serait rendre service aux politicards qui nous ont conduits à cette impasse, ce serait donner carte blanche aux rapaces qui ont transformé une terre de miel et de lait en une terre dévastée, infertile.
Nagib AOUN
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L’impasse actuelle, l’autisme ambiant à tous les niveaux, la classe politique dans son ensemble en assume la responsabilité. En même temps qu’elles se disaient fermement attachées à un gouvernement d’union nationale, toutes les parties ont, d’une manière ou d’une autre, créé les conditions d’un torpillage de ce gouvernement. De déclarations intempestives, incendiaires, en exigences et contre-exigences, la politique du pistolet sur la tempe ne pouvait qu’aboutir au blocage.
Pour être constitué, un...