Selon des propos attribués à un haut dignitaire religieux, le danger le plus grave que ce pays pourrait affronter serait de voir une rue se dresser contre l’autre. Au lieu de s’en tenir à l’arbitrage des institutions, de l’ordre établi et de la Constitution. Pour préserver la paix civile, la rue, loin d’apporter une solution, constitue en fait le plus redoutable des problèmes.
Cette personnalité rappelle que jadis, dans les moments de crise, les sages et les hommes d’État conjuguaient leurs efforts pour prévenir les débordements et tenter de traiter la situation sans remous ni troubles. Ainsi, lors des législatives iniques de 1992, le mot d’ordre lancé par les protestataires, sans manifestations, a produit un boycottage de plus de 85 %. Les chrétiens ne sont pas descendus dans la rue, bien qu’ils aient fait les frais de ce scandale peu commun : des soi-disant députés élus par 45 ou 135 voix !
Ils n’ont pas non plus adopté la violence quand les ministres chrétiens étaient du second ou du troisième rang, face à des collègues musulmans tous du premier rang. Parce qu’alors, les leaders chrétiens étaient soit en prison, soit en exil, soit exclus.
De même, quand le gouvernement quadripartite avait rendu son tablier, sous Charles Hélou, c’était à cause du retrait de Raymond Eddé et de Pierre Gemayel. Qui, ayant réclamé en vain l’expulsion de 40 éléments armés palestiniens infiltrés dans le Arkoub, avaient démissionné. Toujours sans soulever la rue.
Et quand Sleimane Frangié avait été élu président, face à Élias Sarkis, à une seule voix de différence, les chéhabistes, soutenus par le Deuxième Bureau, s’étaient inclinés sans mobiliser les masses. Et sans soutenir que le pays ne pouvait être gouverné par une aussi infime majorité.
Le dignitaire religieux cite d’autres exemples. L’élection de Bachir Gemayel sans soulèvement de la fraction musulmane qui lui était largement hostile. La crise de pouvoir de 69 (6 mois pleins !) qui avait abouti à la convention du Caire, toujours sans affrontements de rue. Ou encore, après la chute rapide du premier gouvernement formé sous Chehab, l’aide diligente apportée par Raymond Eddé, rival du président, à la formation du fameux cabinet des Quatre. Dont le slogan, également fameux, était du reste « ni vainqueur ni vaincu ».
Mais trouve-t-on encore au Liban des sages pour résoudre une crise de pouvoir qui menace, à la longue, de tout faire sauter ? Le dignitaire religieux qui pose cette question y répond par un conseil général : pour respecter l’esprit libanais, il faut des concessions mutuelles. En sus, répète-t-il, du recours aux institutions constitutionnelles et aux règles de la démocratie. Il est en tout cas nécessaire d’éviter, redit-il, le recours à la rue. Parce qu’à supposer qu’une déflagration ne se produise pas et que cela se passe relativement bien, l’habitude serait prise. Et le pays serait paralysé, déstabilisé, du moment que pour un rien, les uns ou les autres appelleraient au soulèvement populaire. Sans compter que les investisseurs et le capital fuiraient bien vite une scène locale aussi anarchique.
Émile KHOURY
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Cette personnalité rappelle que jadis, dans les moments de crise, les sages et les hommes d’État conjuguaient leurs efforts pour prévenir les débordements et tenter de traiter la situation sans remous ni troubles. Ainsi, lors des législatives iniques de 1992, le mot d’ordre lancé par les protestataires, sans manifestations, a produit un boycottage de plus de 85 %. Les chrétiens ne sont pas descendus dans la rue, bien qu’ils aient fait...