2006, année Senghor. Le père de la francophonie racontait à son ami, le poète martiniquais Édouard Maunick : « La passion du français m’est venue quand, à la maternelle, la maîtresse a prononcé le mot “confiture”. » Dans son Afrique où les fruits ne connaissent pas de saisons, ce mot, confiture, dessine tout à coup des paysages où l’hiver puise dans les bocaux de l’été les saveurs des saisons évanouies. Il évoque les chaudrons nimbés de vapeurs gourmandes, les blondes mères en chignons, en tabliers à carreaux, le chat noir illustré dans les livres, au bord de la fenêtre d’une cuisine. Est-ce un hasard, Senghor épousa une Normande.
Francophones, y a t-il une autre façon de faire nôtre ce français d’emprunt sinon de le manger ? Pour ma part, le premier mot dévoré fut « pain noir », celui que Sophie donnait au poney, enfoncé dans un doigt, espérant ainsi en dérober une part à la bête. Le souvenir de la morsure m’est encore cuisant. On peut toujours prendre un ouvrage de la comtesse de Ségur en guise de goûter, tant abondent dans ses pages la crème épaisse, le beurre de baratte et les fruits confits. Une musique inconnue me berça elle aussi au hasard d’une phrase : « Le sifflement lointain d’un petit train qui s’en va. » S’en va, le sifflement comme le train, dans cette construction ambiguë plutôt rare en littérature enfantine. Combien de nuits l’ai-je emprunté, ce train, pour m’endormir, dans mon pays sans trains. Il y eut aussi, peut-être en classe de neuvième, le mot « calebasse », bien francophone, bien nègre, celui-là, pioché dans un texte de Césaire. Calebasse, cucurbitacée dont la coque séchée forme un récipient. L’enfant y transportait du lait qu’il renversait en chemin. Angoisse de la calebasse.
La négritude célébrée par Senghor souleva bien des suspicions. Pour ceux qui avaient totalement assimilé leur colonisation, la négritude était une régression dans l’ignorance. Ceux qui, au contraire, assumaient totalement leur identité noire, trouvaient inutile de monter en épingle une simple évidence. Il en va de même de notre arabitude. Sans cesse il nous faut la réaffirmer. Le Liban a connu tant de brassages qu’il peine à retrouver dans sa culture une pure identité arabe. Peut-être serait-il temps d’aller boire à cette source, d’en connaître le goût véritable, d’y retrouver le jaillissement d’une pensée originelle sur laquelle se sont greffées toutes les autres. Alors nous comprendrons les métissages dont nous sommes le fruit, et nous serons prêts à harmoniser nos différences.
En attendant, alors que sévit sous nos cieux le chaos ravageur qui sert les intérêts des puissances, nous pouvons toujours dire, comme nous le permet si gracieusement le français : nous pataugeons dans la confiture. Si seulement quelqu’un pouvait ouvrir le bocal !
Fifi ABOU DIB
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Francophones, y a t-il une autre façon de faire nôtre ce français d’emprunt sinon de le manger ? Pour ma part, le premier mot dévoré fut « pain noir », celui que...