Tout autant que le 13 avril 1975, jour où surgirent les premières flammes du brasier appelé à dévorer le Liban, le 13 octobre 1990, que l’on commémorait hier, est une de ces dates fatidiques qui auront durablement marqué le cours des événements et laissé une trace indélébile dans notre conscience collective. En ce deuxième et fatidique treize, la Syrie, en effet, prenait d’assaut le palais présidentiel de Baabda, mettant fin à la rébellion du général Michel Aoun et étendant ainsi sa domination à l’ensemble du territoire libanais.
Le Premier ministre intérimaire et commandant de l’armée de l’époque était la figure politique sans doute la plus controversée du pays : héros d’un inégal et malheureux combat pour l’indépendance aux yeux des uns, aventuriste assoiffé de pouvoir pour les autres. Ce qui est proprement extraordinaire cependant, c’est que seize ans après, Michel Aoun reste le pivot d’un débat qui n’a rien perdu de sa charge passionnelle : pas plus qu’hier, l’homme ne laisse indifférent. Encore plus extraordinaire : qu’on adule Aoun ou qu’on l’abhorre, ce n’est plus tout à fait désormais pour les mêmes raisons. Et ce n’est plus dans le même public que se recrutent thuriféraires et détracteurs.
Par quel prodige le champion de la guerre de libération, l’homme qui a témoigné devant le Congrès américain saisi du Syria Accountability Act, qui a poussé à la roue de la résolution 1559 de l’ONU ne se situe-t-il pas dans le camp dit souverainiste, mais aux côtés de forces ouvertement alliées au régime de Damas ? Aoun a-t-il été délibérément repoussé, exclu par le Rassemblement du 14 Mars qu’effrayait l’ampleur de ce fameux tsunami populaire ponctuant son retour d’exil, a-t-il lui-même surestimé la part de trophées électoraux qui lui revenait ? Le fait est qu’un personnage suscitant des perceptions aussi diverses se trouve rattrapé aujourd’hui par maints et saisissants paradoxes. Or ceux-ci ne peuvent plus continuer d’être occultés, couverts par les véhémentes polémiques des derniers mois ou, au contraire, péremptoirement assénés à la face des sceptiques. Ils requièrent franche et sereine explication, et c’est bien ce que l’on est en droit d’attendre du discours que prononcera demain dimanche le général devant les foules de Dora.
Premier sur la liste, le paradoxe syrien ne pourra que peser sur une journée spécifiquement dédiée à la mémoire des militaires martyrs. Membres d’une armée régulière, ceux-ci ont été froidement exécutés après la chute de Baabda par les forces régulières elles aussi, ce qui fait de ce massacre un authentique, un indiscutable crime de guerre. En outre, nombre d’officiers et de soldats demeurent en captivité, et même si le Courant patriotique libre ne ménage pas ses efforts pour obtenir leur libération, il lui est de plus en plus difficile de soutenir que les Syriens ont fini de réintégrer la Syrie, que les priorités sont ailleurs, quand des Libanais – militaires ou civils – restent séquestrés, par dizaines, dans ce même pays.
Ces exactions, la troupe légale de couverture, que commandait l’actuel président Lahoud, n’était même pas encore arrivée sur les lieux pour les prévenir ou les empêcher. Et même si depuis l’assassinat de Rafic Hariri le pays n’en est plus à un retournement près, il est sidérant de voir Aoun soutenir le maintien à son poste de Lahoud, et Lahoud n’acceptant de partir qu’au seul bénéfice de Aoun.
Bien moins visibles sont les dividendes que recueille le général de son improbable entente avec le Hezbollah, même si celle-ci a permis d’éviter une généralisation des clivages sectaires lors de la guerre de l’été dernier. Tout autant que Hassan Nasrallah, Michel Aoun, l’homme qui entreprit sans succès (et à grands frais) de désarmer les Forces libanaises, est tenu de dire aux Libanais en quoi l’arsenal du Hezbollah peut bien favoriser l’émergence de cet État fort et juste que les deux hommes réclament à l’unisson.
Redéfinition de l’accord de Taëf, lutte à outrance contre la corruption : de l’entretien qu’il a accordé à L’Orient-Le Jour, il ressort que le général entend se consacrer aux réformes en profondeur plutôt qu’à la conquête du pouvoir. Mais n’est-ce pas là – encore un paradoxe – mettre la charrue devant les bœufs ?
Issa GORAIEB
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