Trente-septième semaine de 2006.
Ce qui est d’autant plus désolant quand un Allemand dérape (un peu, beaucoup, passionnément, etc.), c’est que ces Allemands, outre l’amitié, l’affection et le respect que les Libanais leur portent, se sont autoérigés, depuis plus d’un demi-siècle, en modèles de contrôle de soi, de réflexion, de pondération, de je tourne quarante-sept fois ma langue dans ma bouche avant de parler ; c’est qu’ils se sont réconciliés avec Hegel et Kant.
Aussi cousins que soient les Polonais et les Allemands, n’est pas (et sera loin d’être) Jean-Paul II qui veut. Parce que, et même s’il n’a jamais su/voulu/pu ancrer l’Église catholique dans le siècle (notamment celui du préservatif, seul à même, pour l’instant, au-delà de cette bêtise d’abstinence, d’endiguer le sida), Jean-Paul II restera, lui, comme l’un des plus remarquables souverains pontifes, ne serait-ce que par sa phénoménale maîtrise de l’homme politique qu’un pape doit être, par sa compréhension immanente de l’absolue nécessité d’instaurer sur Terre, plus loin et plus haut que le dialogue et autres coexistences infécondes, l’urgente convivialité entre les religions. À commencer par les plus prosélytes d’entre elles : le christianisme et l’islam. La benoîteté n’excuse pas tout : Josep Ratzinger pensait peut-être faire avancer le débat, c’est la tempête qu’il a récoltée ; fruit un peu avarié d’une maladresse inconcevable pour le chef d’État-conscience du monde catholique qu’il se doit d’être. Pour se souvenir qu’il vit dans le IIIe millénaire, pour le comprendre un peu, pour savoir mieux régner et faire cohabiter le temporel avec le spirituel, Benoît XVI serait bien inspiré de faire un voyage au plus tôt dans ce miraculeux (malgré tout) laboratoire bigger than life que reste ce Liban terriblement cher à son prédécesseur : Karol Wojtyla, par cet époustouflant qualificatif de pays-message, avait effectivement, mieux que quiconque, résumé ce Liban et constaté l’urgence de le préserver.
Le pape allemand n’a pas été le seul, cette semaine, à mettre, volontairement ou pas, les pieds dans le plat. Extrêmement prometteuse il y a quelques mois, sa compatriote chancelière a fait montre il y a quelques jours d’une gaucherie peut-être moins grave pour le cours du monde, un impair et une inexpérience pardonnables, certes, mais sacrément monumentaux ; une gaucherie wagnérienne. So-sotte jusqu’au bout de sa manucure, Angela Merkel a jugé bon de rassurer, prétextant la Finul Plus, … les juifs en général et l’État hébreu en particulier : elle a claironné que l’Allemagne s’en vient (au sein de cette Finul Plus, donc) protéger le droit d’exister d’Israël… Et toc. Cet excès de zèle, ce poids de la culpabilité que la quasi-totalité des Allemands semblent vouloir porter à vie, ce besoin de toujours rassurer le juif lorsque l’on est allemand sont compréhensibles, peut-être louables, mais à condition de ne pas oublier que le Liban (et la pérennité de son message, de sa spécificité) a éminemment besoin, avant Israël, de la sollicitude allemande. Qu’il la mérite bien davantage. Comme beaucoup de chefs d’État décideurs, Angela Merkel serait bien inspirée, elle, de déjeuner le plus souvent possible avec Jacques Chirac, de l’écouter expliquer le Liban, le Proche-Orient, (oui, c’est vrai : Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy et les 458 autres candidats à sa succession à l’Élysée devraient aussi, surtout, avoir le bon sens de faire de même…).
Le plus objectivement du monde, le Hezbollah a eu, cette fois, raison de s’inquiéter, de s’insurger. Le mandat de la Finul Plus, et tout le monde s’obstine depuis des semaines à le lui rappeler, est pourtant archiclair : contribuer à assurer au Liban et à tous les Libanais la tranquillité, la sérénité, la stabilité, la prospérité et le droit au bonheur – ce qui serait d’ailleurs cool – décent, surtout –, c’est que ce pays aide cette Finul Plus, qu’il lui trouve aujourd’hui plutôt que demain des terrains et des logements. Fouad Siniora, qui a certainement pris la peine d’expliquer très gentiment à Angela Merkel les subtilités (et les évidences…) libanaises, a sans doute dû expliquer tout autant au Hezb que la chancelière pense aussi à l’opinion publique de son pays.
Peut-être qu’il leur a même rappelé ce qu’ils savent pourtant déjà très bien : que les Allemands ne viendront pas pour les désarmer, mais pour empêcher que des armes illégales, c’est-à-dire pas destinées à l’armée libanaise, n’entrent au Liban par voies d’air, de terre et surtout de mer. Il n’y a là aucune atteinte à la souveraineté du pays, bien au contraire : il y a là seulement une volonté d’aider le Hezbollah à devenir ce en quoi il aurait dû se transformer depuis l’an 2000 : un puissant, un lobbyique (exclusivement politique) petit frère proche-oriental de l’irlandais Sinn Féin. Le Hezbollah est éminemment libanais, et comme tous les Libanais, à part l’armée, il n’a plus droit aux armes. Et les armes, tout le monde le sait, sont la plus douce/dure des drogues : si les Allemands peuvent contribuer à l’efficacité du sevrage, tout le monde leur dira danke.
Femme de l’Est, Angela Merkel pourrait avoir l’élégance d’équilibrer sa malheureuse perle de cette semaine en rappelant, à l’adresse des Libanais en général et de ce Hezbollah que son pays connaît bien en particulier, et auquel le lie la confiance, que l’Allemagne s’emploiera aussi à les rassurer, à les protéger. D’Israël et de la Syrie, naturellement, mais également d’eux-mêmes.
Tout est toujours donnant-donnant. Le Liban a contribué et contribue à aider Américains et Français à se rabibocher après la guerre d’Irak ; les Européens à enfin afficher une politique étrangère commune crédible ; les Chinois à s’axer un peu au Proche-Orient ; l’ONU de briller et de faire oublier ses ratés d’ailleurs ; et les Allemands à exorciser pas mal de démons. L’exemple allemand est important : les Libanais, malgré leur promiscuité qui les sauve, ont aujourd’hui beaucoup de murs à abattre. Les Libanais ont droit aussi, comme les Allemands et les Berlinois, à leur 11 novembre 89. À la chute de tous ces murs d’idées, de mentalités, de conceptions et de perceptions qui les séparent. Encore faut-il qu’ils le veuillent. Et que s’ils le veulent bien, qu’ils ne crachent pas dans la soupe : qu’ils s’aident entre eux, qu’ils aident ceux qui les aident au lieu d’attendre et de regarder, les bras soit prêts à gifler, soit scandaleusement croisés, insupportable et imbécile posture de ceux qui pensent que tout leur est dû simplement parce qu’ils résistent ou alors parce qu’ils disent oui à la communauté internationale.
Les Berlinois ne se seraient jamais retrouvés s’ils ne l’avaient pas voulu.
Ziyad MAKHOUL
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Ce qui est d’autant plus désolant quand un Allemand dérape (un peu, beaucoup, passionnément, etc.), c’est que ces Allemands, outre l’amitié, l’affection et le respect que les Libanais leur portent, se sont autoérigés, depuis plus d’un demi-siècle, en modèles de contrôle de soi, de réflexion, de pondération, de je tourne quarante-sept fois ma langue dans ma bouche avant de parler ; c’est qu’ils se sont réconciliés avec Hegel et Kant.
Aussi cousins que soient les Polonais et les Allemands, n’est pas (et sera loin d’être) Jean-Paul II qui veut. Parce que, et même s’il n’a jamais su/voulu/pu ancrer l’Église catholique dans le siècle (notamment celui du préservatif, seul à même, pour l’instant, au-delà de cette bêtise d’abstinence, d’endiguer le sida),...