Les chiites sont de bons Libanais loyaux à leur pays, attachés à son arabité, à son unité et à son système démocratique et parlementaire, ainsi qu’à son indépendance et à sa souveraineté, comme à son modèle de convivialité et de dialogue culturel. En d’autres temps, cet énoncé n’aurait eu, en soi, rien d’extraordinaire. Partout dans le monde, en effet, l’obédience à la patrie est banale évidence, chose entendue. Toutes ces patries, d’ailleurs, il n’y a habituellement pas lieu d’en préciser le caractère définitif dans le préambule des Constitutions : précaution qui s’est bel et bien imposée, pourtant, avec l’accord interlibanais de Taëf.
Ce qu’il y a d’extraordinaire en revanche dans cette proclamation de libanité, c’est que la plus haute autorité officielle chiite du pays, le président de l’Assemblée nationale, ait jugé nécessaire – et même urgent – de la formuler avec éclat, comme il l’a fait jeudi à Tyr devant l’énorme foule rassemblée pour commémorer la disparition de l’imam Moussa Sadr. Que ce discours ait été salué de toutes parts, que certains aient même été jusqu’à le qualifier d’historique n’est pas moins remarquable, et en dit long sur le climat d’incertitude, de doute, de suspicion laissé par la guerre des prisonniers qui a fait rage durant les dernières semaines.
Par l’ampleur catastrophique de ses effets et méfaits, et pour conjurer ce qui pourrait arriver de pire encore, cette guerre appelle indéniablement une remise à jour du pacte par lequel les familles libanaises ont scellé leur volonté de vivre harmonieusement, côte à côte, sur la même terre. À son tour, une telle réactualisation commande impérieusement certaines reconversions. Car, pour grave qu’il puisse être, l’armement du Hezbollah, considéré dans sa fonction de libre résistance à l’occupation ennemie – libre, c’est-à-dire échappant au moindre contrôle étatique libanais – n’est qu’une partie du problème. Au moins aussi anormale et préoccupante que cet État dans l’Ètat est en effet la société dans la société qu’a œuvré à édifier depuis près d’un quart de siècle le parti de Dieu, dans un pays où tous pourtant adorent le même Dieu même s’ils en viennent hélas à l’oublier parfois.
Que les régions chiites aient longtemps été défavorisées, c’est un fait, qui a d’ailleurs donné naissance au Mouvement des déshérités de l’imam Sadr. Une chose cependant est de multiplier les institutions caritatives pour soulager les populations là où la sollicitude étatique peut encore faire défaut ; et une autre est de supplanter l’État, de se poser en parti-providence pourvoyeur d’assistances matérielles et sociales, aux sources de financement inconnues, que l’on pardonne l’euphémisme : tout cela pour propager une idéologie révolutionnaire bâtie sur le modèle islamique iranien et peu compatible avec l’essence même du Liban. Oui, on peut faire reproche au Hezbollah d’avoir, délibérément ou non, consciemment ou non, enfermé le gros de la communauté chiite dans une autarcie militante : celle-là même qui, en d’autres temps et circonstances, s’appelait isolationnisme. Et qui, si on n’y prend sérieusement garde, risque à la longue de réveiller de vieux démons, de ranimer d’autres isolationnismes.
C’est sur ce terrain, celui de la consolidation, sinon de la reconstitution du tissu national, que l’on est en droit d’attendre du Hezbollah la même vaillance, la même détermination qu’il a démontrées sur le champ de bataille. Pour avoir obtenu le retrait israélien de l’an 2000, le Hezbollah a éminemment mérité du pays. Avant même la dernière conflagration toutefois, il avait cessé de bénéficier d’un chèque en blanc. Et pour avoir provoqué la réoccupation du Sud (Hassan Nasrallah s’en est quasiment repenti lui-même), pour le prix exorbitant en vies humaines et en destructions dont il a fallu payer sa très singulière victoire, pour avoir refait du Liban le bénéficiaire navré de la générosité internationale, c’est le Hezbollah désormais qui a contracté une dette politique et morale envers tout le pays.
Cette marche héroïque vers une normalisation devenue affaire de vie ou de mort, il appartient à toutes les fractions libanaises d’aider le Hezbollah à s’y engager. C’est là surtout l’affaire – et l’incontournable responsabilité – de son unique allié chrétien, le Courant patriotique libre. De cette entente contre nature dont on a dit, lors de son annonce, qu’elle pouvait produire le meilleur comme le pire, le temps est largement venu en effet d’en montrer l’utilité proprement nationale et non point de futile tactique, comme le jugent ses détracteurs.
À l’heure où même la Syrie montre patte blanche à Kofi Annan (attendons quelque peu cependant pour y croire !), il y a mieux à faire, vraiment, que d’œuvrer, stupéfiantes menaces à l’appui, à la chute d’un gouvernement qui s’échine à réparer les magistrales erreurs des autres.
Issa GORAIEB
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