Trente-cinquième semaine de 2006.
L’ancien député Nasser Kandil ou l’ancien ministre Wi’am Wahhab peuvent dormir sur leurs deux oreilles : la succession est définitivement assurée. Beaucoup de prétendants, et un gros gagnant ces derniers jours : le député Sélim Aoun, qui entend faire pleurer, pour de bon cette fois, a-t-il dit, Fouad Siniora… Charmant. Prévisible. Mais sans s’étendre sur l’obscénité d’un huitième couteau auquel la politique sied autant que le port d’armes lourdes au dalaï-lama, sans s’arrêter sur le rachitisme des arguments politiques du bloc aouniste en général, sans épiloguer non plus sur ces degrés zéro de l’intelligence et du bon sens tellement souvent atteints – et dépassés – en ces temps meurtris, force est de constater que l’homme qui cristallise aujourd’hui une haine implacable de la part de l’opposition, CPL et Hezbollah en tête tout naturellement, s’appelle Fouad Siniora.
Il ne s’agit nullement de défendre un Premier ministre, un ex-Grand Argentier si souvent critiqué dans ces mêmes colonnes ; juste d’établir un constat, des faits. Cet homme, naguère trottinant derrière un géant aux pieds d’argile ; cet homme, hier au cœur d’une pieuvre corruptrice sans bornes ; cet homme, hier sectaire jusqu’au bout de ses synapses, est aujourd’hui rien d’autre que the right man at the (freaking) right place. Par la force de cette transfiguration qui a été la sienne et qui a été vécue presque embedded par les Libanais et les dirigeants du monde, Fouad Siniora restera certes une énigme, penda bien longtemps, mais aussi un parfait cœur de cible, un sitting duck pour tous ceux qu’étouffent aussi bien l’évidence de sa présence à la tête du premier gouvernement malgré tout libre et libéré depuis des décennies que la maestria de sa gestion.
Bien sûr, les lacunes sont graves, et le PM en porte sa part, lui aussi, de responsabilités : la majorité a perdu un temps immense à se souvenir qu’elle est majoritaire et à agir en conséquence, et personne ne sait encore si elle s’est vraiment rendu compte de ce qu’elle peut, de ce qu’elle doit faire. On attend toujours, par exemple, que le gouvernement publie, à l’attention de tous les Libanais, l’entier itinéraire suivi par chaque dollar qui est tombé dans son escarcelle à titre d’aide et un audit mensuel. On attend toujours, aussi, que le rassurant Jihad Azour diffuse dans chaque foyer son plan de réformes dans ses moindres détails, sans ces slogans idiots ni ce flou artistique très à la mode aujourd’hui quand un parti ou un autre s’amuse à rédiger quelque chose dans ce genre…
Mais il est hors de question que le Liban se retrouve avec un gouvernement au sein duquel une majorité parlementaire n’aurait pas la majorité : une minorité de blocage, donc une paralysie institutionnelle, est désormais inenvisageable. Il est également hors de question de ne pas appeler un chat un chat : de ne pas répéter et répéter que c’est à l’équipe Siniora que le Liban doit la paix, une résolution onusienne qui fait force de loi moins pire que ce qui était prévu, un milliard de dollars de dons pour participer à la reconstruction de ce que d’autres ont détruit. Il est pareillement hors de question d’oublier que la communauté internationale n’aurait pas fait le quart de ce qu’elle a fait si quelqu’un d’autre que Fouad Siniora avait été à la tête du gouvernement du Liban.
Le toujours très amusant et très calculateur Nabih Berry a compris cela. Loin de menacer d’une guerre civile, d’une invasion de la rue par un million de personnes, ou de ne même pas laisser le temps à Fouad Siniora de pouvoir ranger ses affaires, le président de la Chambre a soutenu clairement et nettement le gouvernement, notamment dans ses efforts visant à aboutir à l’application de la 1701. Le naturel revenant toujours au galop, il n’en faut jamais beaucoup à Nabih Berry pour laisser transpirer sa véritable position par rapport au Hezbollah. Il n’y a rien de plus sain, même si souvent c’est particulièrement fatigant à gérer, que la bi ou la polychromie au sein d’un groupe, d’une communauté ; et plus le chef d’Amal se rapproche de l’Alliance du 14 Mars, plus l’équilibre interne sera proche. En attendant, son soutien au gouvernement, à condition d’être inconditionnel – tout le monde connaît les conditions de l’éternel locataire de Aïn el-Tiné –, est joliment bienvenu.
Comme celui de tous les Libanais d’ailleurs. Laisser ce gouvernement et cette majorité travailler pour pouvoir ensuite les juger sur pièces relève du pur bon sens. Peut-être y échoueront-ils, peut-être réussiront-ils, peut-être, même, que les Libanais auront droit à des mea culpa, de la part de Fouad Siniora par exemple, un pardon j’ai pris du temps à faire ce que je devais faire (même avec quelques larmettes, cela ne le rendra que plus sincère et attachant). Peut-être même que Michel Aoun et, surtout, Hassan Nasrallah se mettront, eux aussi, à cette indispensable reconnaissance des erreurs ou des fautes graves commises. Walid Joumblatt, le seul à l’avoir fait jusqu’à ce jour, se fera sans aucun doute un grand plaisir de leur prodiguer quelques conseils autour d’une matté. Dire pardon, respecter un électeur a quelque chose, effectivement, de jouissif : le sentiment d’avoir triomphé de soi.
Ziyad MAKHOUL
PS : Cette semaine, une icône a trébuché. En signant une surprenante, une bien triste, fatiguée et fatigante tribune dans un journal arabe, elle qui avait fasciné des centaines de milliers de Libanais par son courage, son audace et sa grâce, par son combat, superbe, contre la tutelle syrienne, elle dont l’immense père doit aujourd’hui, de là-haut, froncer le sourcil, elle, Alia el-Solh, que de jeunes intellectuels maronites rêvaient même de voir occuper Baabda, a fait ce qui, jamais, ne pourra servir une icône : de la provocation gratuite et, surtout, de l’inacceptable surenchère. Mais les icônes ont ceci d’enviable qu’elles se relèvent toujours : Alia, re-ravissez-moi.
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L’ancien député Nasser Kandil ou l’ancien ministre Wi’am Wahhab peuvent dormir sur leurs deux oreilles : la succession est définitivement assurée. Beaucoup de prétendants, et un gros gagnant ces derniers jours : le député Sélim Aoun, qui entend faire pleurer, pour de bon cette fois, a-t-il dit, Fouad Siniora… Charmant. Prévisible. Mais sans s’étendre sur l’obscénité d’un huitième couteau auquel la politique sied autant que le port d’armes lourdes au dalaï-lama, sans s’arrêter sur le rachitisme des arguments politiques du bloc aouniste en général, sans épiloguer non plus sur ces degrés zéro de l’intelligence et du bon sens tellement souvent atteints – et dépassés – en ces temps meurtris, force est de constater que l’homme qui cristallise aujourd’hui une...