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Actualités - Opinion

L’ÉDITORIAL de Issa GORAIEB Espérances et fantômes

Après les terribles scènes de mort et de dévastation des dernières semaines, d’autres images fortes, bien plus réconfortantes, sont venues stimuler enfin les esprits des Libanais. À peine entré en vigueur l’arrêt des combats c’était, pour commencer, la ruée vers le Sud de centaines de milliers de citoyens qui avaient fui l’enfer. Transcendant l’affliction du deuil et la tristesse de la ruine, c’est de l’exubérance, de la joie, une allégresse plus forte que l’adversité, qu’il y avait dans l’air. Que tant de souffrances n’aient pas provoqué un vaste mouvement de contestation, n’aient guère entamé la fidélité des hommes et des femmes du Sud au Hezbollah est bien sûr remarquable. À l’ennemi qui ne leur a ménagé pourtant ni les bombes ni les tracts de propagande, ils ont montré avec éclat en effet à quel point peut être contre-productif un terrorisme d’État décliné sous sa forme la plus barbare. Le crime ne paie pas ? Les crimes de guerre encore moins. Ce n’est pas là cependant le seul message que recèle ce retour en masse. Par-dessus les loyautés partisanes en effet, ce qui suscite le plus le respect et l’admiration, c’est cet attachement viscéral à un sol noirci par le feu, cent fois cuit et recuit par les guerres et les invasions. À l’évidence, les chiites du Liban n’aspirent nullement à s’en aller rejoindre quelque paradis iranien, même si la Résistance ne fait pas secret de ses alliances régionales. Ils ne se laisseront pas non plus déposséder de leur terre, ils se refusent à être des Palestiniens en sursis. Mais les Sudistes ne sont pas non plus simple chair à canon, et c’est ce que doivent comprendre ceux qui ont pris en charge leurs destinées. Car s’ils réintègrent le Sud avec autant d’enthousiasme, ce n’est certes pas parce qu’ils brûlent d’affronter une fois de plus la sauvagerie de l’ennemi : c’est parce qu’ils ont hâte de replacer pierre sur pierre, de refaire fleurir leurs champs incendiés, c’est parce qu’ils croient malgré tout dans un avenir meilleur, plus serein. Loin des slogans, leur véritable résistance, c’est bien celle-là. On n’en voudra pour preuve que l’accueil populaire proprement délirant réservé aux unités de l’armée déployées dans cette région jeudi à des fins non point guerrières, mais, très explicitement, de pacification, de retour à une normalité disparue depuis près de quatre décennies. Comme l’avait fait la veille le Syrien Bachar el-Assad, le président Émile Lahoud, dans son adresse télévisée d’hier, a paru vouloir revendiquer sa part de mérite dans cette singulière victoire récoltée au terme d’une guerre inopportune et ruineuse de surcroît. Mais Lahoud n’a pu évidemment expliquer aux Libanais par quel prodige cette même armée qu’il se targue d’avoir réunifiée, qui a nécessité d’énormes sacrifices budgétaires, cette armée rigoureusement interdite de Liban-Sud, obstinément confinée à l’arrière, réduite tout au long de son mandat au rang d’une force de police, n’est la bienvenue dans son cadre naturel qu’après le passage de la tempête... Toujours est-il que l’on a entrepris d’avancer sur la bonne voie, même si c’est sur des œufs que l’on marche en croisant les doigts. Victime de l’improvisation dans le déclenchement de cette guerre, le Liban doit faire face cette fois en effet aux risques et aléas de l’imprécision. Car si l’État a promptement répondu à la demande qui lui a été faite par l’ONU de rétablir son autorité dans la région frontalière, au fur et à mesure des retraits israéliens, il ne l’a fait qu’au prix d’un compromis interne qui jette le flou sur les modalités de l’opération. Si du matériel militaire est trouvé, même le Hezbollah laissera l’armée s’en saisir, ne craignait pas de soutenir ainsi le ministre de l’Information sans s’arrêter à l’incongruité de la situation. C’est dire que tout se passera pour le mieux si tout un chacun est réellement convaincu de la nécessité d’arrêter les frais. Et qu’au contraire les tensions ne tarderont pas à réapparaître s’il ne s’agit que de jouer à cache-cache avec les provisions de la résolution 1701. Que le même flottement se manifeste parmi les pays susceptibles de contribuer à la nouvelle Finul – une force islamo-européenne, musclée mais non offensive – n’est certes pas matière à consolation. Car à l’ONU après Beyrouth apparaissent les limites de tout compromis, tel celui qui a permis l’arrêt de l’hémorragie libanaise, avec toutes ces zones d’ombre laissées autour de la mission exacte, les règles d’engagement, la chaîne de commandement et la composition de cette force. D’où l’extrême (et après tout compréhensible) prudence dont font montre les contributeurs, y compris la France censée être l’épine dorsale de la super-Finul. Le spectre du Drakkar hante encore les gouvernements. Et si notre pays martyr ne veut plus faire pitié, il ne laisse pas en revanche de faire peur. Issa GORAIEB

Après les terribles scènes de mort et de dévastation des dernières semaines, d’autres images fortes, bien plus réconfortantes, sont venues stimuler enfin les esprits des Libanais.
À peine entré en vigueur l’arrêt des combats c’était, pour commencer, la ruée vers le Sud de centaines de milliers de citoyens qui avaient fui l’enfer. Transcendant l’affliction du deuil et la tristesse de la ruine, c’est de l’exubérance, de la joie, une allégresse plus forte que l’adversité, qu’il y avait dans l’air. Que tant de souffrances n’aient pas provoqué un vaste mouvement de contestation, n’aient guère entamé la fidélité des hommes et des femmes du Sud au Hezbollah est bien sûr remarquable. À l’ennemi qui ne leur a ménagé pourtant ni les bombes ni les tracts de propagande, ils ont montré avec éclat...