Les conséquences d’un battement d’ailes de papillon sont parfois fascinantes – c’est-à-dire terrifiantes.
Hassan Nasrallah sait pertinemment qu’il lui est impossible de leurrer (au minimum) les deux tiers de la population libanaise ; il sait aussi que justifier son hyperinconsciente opération anti-israélienne et ses incalculables et cycloniques répercussions par l’unique impératif, très art pur, de l’échange de prisonniers, ne convainc pas grand-monde, et encore moins ses assurances selon lesquelles ni Damas ni Téhéran n’étaient au courant ; Hassan Nasrallah a dû enfin comprendre, ne serait-ce qu’intuitivement, que l’hallucinant timing de cette malheureuse entreprise l’a totalement trahi.
C’est insulter cette intelligence que le patron du Hezb a su montrer à de nombreuses reprises que de croire qu’il a parié sur une soft reaction de la part d’Israël après lui avoir kidnappé, à son nez et à sa barbe, en plein dans son territoire et au grand bonheur d’une oumma musulmane absolument désenchantée, deux de ses soldats, aussi druzes soient-ils. Savait-il pour autant que la réplique de l’État hébreu allait atteindre un tel degré de folie, de détermination, de crime ? Lui seul le sait. En attendant, ce qui est sûr, c’est que Hassan Nasrallah n’est pas joueur ; seulement aurait-il pu miser sur le soutien en béton de la communauté internationale au Liban post-14 Mars et à la majorité politique qu’il a enfantée, pour freiner Israël.
Il a eu (très) tort et (un peu) raison. Tort, parce que Israël semble avoir attendu cette goutte d’eau, ce battement d’ailes, ce geste de trop, pour se lâcher, se lancer, le temps qu’il faudra, dans la destruction – au moins – de l’arsenal militaire du Hezb, pour le « briser », comme a dit Amir Peretz ; tort, parce que, d’Allemagne, George W. Bush a clairement fait comprendre, en légitimant cette boucherie israélienne en territoire libanais, qu’il ne compte aucunement juguler la rage du très neurasthénique Ehud Olmert. Et raison, parce que ce même Bush Jr a eu hier une époustouflante sortie, une sorte de confession métaphysique à ciel ouvert : « Mon plus grand souci est de déterminer si oui ou non les actions entreprises affaibliront le gouvernement Siniora. » Seul petit hic : s’il lui fallait obligatoirement choisir, le Texan n’hésiterait pas bien longtemps : ce sera Israël. Et tant pis pour cette fiévreuse démocratie libanaise, même si le président américain a annoncé au monde qu’elle est « importante pour fonder les bases de la paix dans la région ».
En attendant, le véritable et multiforme objectif du rapt des deux soldats israéliens, sans aucun doute commandé par Téhéran et Damas, aurait commencé à poser ses jalons. Un : désengorger le Hamas. Deux : surmonter les massacres interconfessionnels en Irak. Trois : booster l’Iran dans sa quête d’hégémonie régionale ; le soutenir dans ses batailles contre le sunnisme hier tricéphale (saoudo-égypto-haririen), et aujourd’hui visiblement désinhibé, à l’image de Ryad qui n’hésite plus à mettre en cause, implicitement certes, le Hezbollah dans la crise actuelle. Quatre : créer ce qu’un œil de lynx appelle un big-bang stratégique irano-US, obliger Washington à revoir en profondeur ses options stratégiques dans la région. Cinq : éviter absolument que la démocratie libanaise ne se renforce, éviter absolument qu’elle ne contamine son voisinage, éviter absolument qu’elle ne réussisse à aller de pair avec la convivialité intercommunautaire sans laquelle il n’y a pas de pays-message.
C’est-à-dire faire en sorte que ce maillon faible qu’est le nain Liban reste à jamais une carte maîtresse à chaque fois qu’arrive l’heure, pour les aventuriers et les fantasmeurs de tous poils, d’essayer de redistribuer les cartes à l’intérieur d’un Proche-Orient bien trop large, bien trop retors et bien trop carnivore.
Hassan Nasrallah devra nécessairement s’expliquer, plus tard. Et, surtout, rendre des comptes.
Ziyad MAKHOUL
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Hassan Nasrallah sait pertinemment qu’il lui est impossible de leurrer (au minimum) les deux tiers de la population libanaise ; il sait aussi que justifier son hyperinconsciente opération anti-israélienne et ses incalculables et cycloniques répercussions par l’unique impératif, très art pur, de l’échange de prisonniers, ne convainc pas grand-monde, et encore moins ses assurances selon lesquelles ni Damas ni Téhéran n’étaient au courant ; Hassan Nasrallah a dû enfin comprendre, ne serait-ce qu’intuitivement, que l’hallucinant timing de cette malheureuse entreprise l’a totalement trahi.
C’est insulter cette intelligence que le patron du Hezb a su montrer à de nombreuses reprises que de croire...