Deux inspecteurs des Finances français étaient hier à Beyrouth pour présenter devant une commission parlementaire libanaise le rapport Pébereau, un rapport sur la dette publique en France, publié en décembre dernier. L’intérêt de l’exercice ? « Profiter de l’expérience française dans ce domaine », a expliqué le député Samir Azar à l’issue de la réunion. Ce n’est pas tant profiter de l’expérience passée des Français en termes de gestion des finances publiques – ces derniers ne pouvant certainement pas s’enorgueillir de leur dette qui représente près de 66 % de leur PIB – mais de leur démarche qui a consisté à établir un diagnostic apolitisé de l’endettement public et à proposer ensuite une série de mesures à moyen terme.
Au niveau des mesures, le Liban est censé compter sur le programme économique du gouvernement, qui devrait permettre de réduire le ratio de la dette de 170 % du PIB en 2005 à 133 % en 2010, à en croire le ministre des Finances, Jihad Azour.
Au niveau du diagnostic en revanche, c’est le vide total. La question de savoir comment la dette libanaise est passée de deux milliards de dollars en 1992 à plus de 39 milliards aujourd’hui n’a toujours pas été publiquement débattue. À cet égard, le rapport Pébereau, commandé par le ministre de l’Économie français, Thierry Breton, au PDG de BNP Paribas, Michel Pébereau, a eu le mérite de placer le problème de la dette en France au centre du débat et à pousser le gouvernement à s’engager sur des objectifs chiffrés.
Pour sensibiliser les citoyens sur l’insoutenabilité de la dette, « au risque réel d’asphyxie financière » dans une perspective de hausse des taux, et la nécessité de réorienter les dépenses, la commission, composée de chercheurs, de chefs d’entreprise, de hauts fonctionnaires, de journalistes et de députés s’est d’abord penchée sur les raisons qui expliquent la multiplication de la dette française par cinq depuis 1980.
Selon le rapport, l’explosion de la dette française résulte de l’accumulation des déficits publics depuis 25 ans. Elle n’est pas le résultat d’un effort structuré pour la croissance et la préparation de l’avenir ; au contraire, l’effort en matière de recherche, d’enseignement supérieur a stagné et les investissements publics ont diminué. En fait, une large partie de l’augmentation de la dette a été utilisée pour financer les dépenses courantes de l’État.
« En réalité, le recours à l’endettement a été le choix de la facilité : il a permis de compenser une gestion insuffisamment rigoureuse des dépenses publiques », lit-on dans le document. Les lourdeurs et les incohérences de l’appareil administratif expliquent partiellement cette gestion peu rigoureuse, mais ce sont fondamentalement les pratiques politiques et collectives qui sont à l’origine de la situation financière actuelle. « Les pratiques politiques font de l’annonce d’une dépense supplémentaire la réponse systématique et souvent unique aux problèmes quels qu’ils soient, y compris aux problèmes de société », déplore la commission.
Ce constat pourrait s’appliquer au Liban, où beaucoup de subventions sont à caractère purement politique.
Si l’on exclut la période de la reconstruction, le bilan français pourrait ressembler à bien des égards à un éventuel diagnostic de la dette libanaise. Lourdeurs administratives, problèmes de sureffectifs ; et les dépenses improductives ne manquent pas dans le système libanais. Ainsi certaines mesures préconisées au niveau des dépenses pourraient s’appliquer au cas libanais. Il s’agit de faire de la réduction des dépenses inefficaces la priorité du gouvernement et du Parlement sur les trois ans à venir. Pratiquement, il s’agit, en cas d’annonce d’une nouvelle dépense, de préciser quelles seront les dépenses supprimées en contrepartie ; de mettre en place sous l’autorité du Premier ministre un dispositif de réexamen de l’ensemble des dépenses, de consacrer deux fois plus de temps au Parlement à l’analyse des résultats qu’au vote du budget ; enfin de simplifier l’organisation administrative et faire disparaître toutes les structures redondantes.
Aussi le rapport propose de moderniser profondément la politique de ressources humaines des administrations publiques, en profitant notamment des départs à la retraite pour supprimer les sureffectifs et en fixant une part significative de la rémunération des gestionnaires en fonction de leurs résultats.
« Mais toute réforme de l’appareil administratif nécessite un travail d’explication pour que les agents concernés y adhèrent. L’opinion publique doit prendre conscience que le coût et l’efficacité des services publics sont essentiels pour les perspectives de croissance et d’emploi », souligne le rapport. D’où l’intérêt de créer un consensus autour du diagnostic.
Au Liban, hélas, on a voulu d’abord viser le consensus sur les mesures à adopter. Et on est loin de l’avoir trouvé.
Sahar AL-ATTAR
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