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Actualités - Opinion

IMPRESSION Les nuits de Sonia*

Il faut voir Les Nuits de Cabiria. Ce film de Fellini avait valu à Giulietta Massina, épouse du réalisateur et sa muse, le prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes en 1957. Massina y joue le rôle d’une prostituée candide, qui tente de garder sa dignité et d’assurer ses vieux jours dans l’Italie misérable de l’immédiat après-guerre. Naturellement, elle rêve amour et mariage auprès d’hommes qui n’ont souci que de la piller et de s’en débarrasser aussitôt. La dernière image du film la montre au milieu d’une bande de saltimbanques, dépouillée de tout, même de sa petite maison, une larme de rimmel barrant son sourire amer. Merci à mon frère cinéphile pour ce grand moment d’émotion. Sonia a eu moins de chance. Son cadavre a été découvert dans un cours d’eau, le 30 avril dernier, près du village de Baaloul dans la Békaa. Elle avait un travail honorable, Sonia, et même un lieu de travail, non loin de Beyrouth, qu’elle avait quitté le 28 pour ne plus revenir. Elle entretenait l’homme avec sa paye. Il en réclamait toujours davantage. Elle rêvait qu’il l’épouse. Il a promis. Quand ? Il est déjà marié, elle ne le sait pas. Elle ignore même son vrai nom. Mais encore, quand ? Il faut de l’argent pour construire une maison, la meubler. Mais Sonia ne veut plus payer pour du vent. Viens donc voir où je la construirai, la maison, un rêve, une rivière, toutes ces fleurs au printemps. On vivrait là, loin des tracas de la ville, la terre est riche, une chaumière, deux cœurs, besoin de rien. Et comme elle était fatiguée et seule, et fatiguée d’être seule, Sonia. Enfin une promenade avec lui, une vraie, une longue, de celle dont elle voudrait ne jamais revenir. Il lui a tenu la main, et comme elle a ri, en chemin. Et là, tout près du lac si bleu où se déverse l’eau pure du dégel, parmi le blé sauvage et l’herbe folle semée de coquelicots, la nature en fête a célébré leur noce. Savait-il déjà de quelle manière il se débarrasserait d’elle ? Sans doute n’est-il pas un violent. Les armes, ce n’est pas son fort. L’étrangler ? Affronter le reproche de ce regard qui l’a tant aimé ? Serrer cette gorge frêle, sentir les derniers sursauts de la vie sous ses doigts ? Non. Il a préféré l’étouffer avec ses vêtements. L’histoire ne dit pas s’il a utilisé du chloroforme, comme c’est souvent le cas dans ce procédé. Qu’importe. Regarde le ciel, Sonia. D’abord il est bleu, puis rouge, puis tout blanc. Personne ne t’a jamais parlé de Cabiria. Elles sont pourtant si nombreuses les comme toi, les comme elle. Celles qui rêvent encore du blanc chevalier, dussent-elles le payer, ce rêve, de leurs mains calleuses, de leurs pieds gercés par les ménages, de leurs paupières si lourdes d’avoir trop peu dormi. Enfin tu dors, enfin ses nuits t’appartiennent. Du grand lit froid de la rivière dont il a fait ta couche, tu viendras poser sur son cœur ta chevelure mouillée. Laisse couler ton rimmel, Sonia. Tes économies pour ne pas vieillir seule, tes bijoux pour lui plaire, à quoi bon, il a tout pris. Mais tu as son âme. Fifi ABOU DIB (*) D’après un fait divers cité dans L’Orient-le Jour du 10-5-2006.
Il faut voir Les Nuits de Cabiria. Ce film de Fellini avait valu à Giulietta Massina, épouse du réalisateur et sa muse, le prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes en 1957. Massina y joue le rôle d’une prostituée candide, qui tente de garder sa dignité et d’assurer ses vieux jours dans l’Italie misérable de l’immédiat après-guerre. Naturellement, elle rêve amour et mariage auprès d’hommes qui n’ont souci que de la piller et de s’en débarrasser aussitôt. La dernière image du film la montre au milieu d’une bande de saltimbanques, dépouillée de tout, même de sa petite maison, une larme de rimmel barrant son sourire amer. Merci à mon frère cinéphile pour ce grand moment d’émotion.
Sonia a eu moins de chance. Son cadavre a été découvert dans un cours d’eau, le 30 avril dernier,...