Pour peu qu’il appartienne à une formation militaire, politique ou communautaire, tout mort est chez nous potentiellement un chahid. Littéralement, un témoin. Rares sont, parmi les jeunes mâles surtout, les victimes d’accidents, de maladies, de rixes, de la drogue, ou de quelque sport extrême. Aussitôt mis en bière, leurs photos ornent les voitures du cortège funèbre et les murs de leur quartier ; et pour garantir leur accès au paradis, tout aussitôt sont-ils promus chahid, comme s’il suffisait de changer l’étiquette de la boîte pour tromper les anges sur le contenu. Paix à leur âme, il ne s’agit pas ici de les dénigrer, ni de sous-estimer leur souffrance, ni, loin de là, de déprécier leur vécu. Mais à force de donner du « martyr » à tout le monde, la langue y perd bien plus qu’un mot, une valeur.
Est-ce la raison pour laquelle la fête des Martyrs a été commuée en fête des Martyrs de la presse ? C’est qu’au moins avec ces gens-là les choses sont claires : leur métier, c’est témoin. Ils ne font rien d’autre. Voir et écrire. Voir et dire. Voir et donner à réfléchir. Voir et donner à voir. De voir en voir, ils en viennent à voir à travers le visible. De voir en dire, ils décillent, débouchent, réveillent, ébrouent, agitent le fond, remuent la vase, soulèvent la lourde masse des foules sclérosées et dénoncent la sagesse factice des trois singes. Quand Gebran Tuéni a levé son stylo sous le soleil de la place, on avait cru y voir l’éclat d’une lame. Mais les stylos ne sont que baguettes de coudrier qui frémissent aux abords des sources. C’est souvent là qu’il faut les lâcher. Et lâcher prise. La mort d’un journaliste est son ultime révélation.
Faut-il qu’il y en eut des photographes morts les yeux figés sur leur dernier cliché et des rédacteurs vidés de leur encre, pour qu’à toutes nos particularités s’ajoute cette commémoration rare au monde : celle des martyrs de la presse ? Curieux pays qui libère l’expression et s’abstient de la protéger. Mais libérer et protéger sont probablement incompatibles. C’est donc au péril des témoins qu’il nous sera donné d’espérer.
Fifi ABOU DIB
Pour peu qu’il appartienne à une formation militaire, politique ou communautaire, tout mort est chez nous potentiellement un chahid. Littéralement, un témoin. Rares sont, parmi les jeunes mâles surtout, les victimes d’accidents, de maladies, de rixes, de la drogue, ou de quelque sport extrême. Aussitôt mis en bière, leurs photos ornent les voitures du cortège funèbre et les murs de leur quartier ; et pour garantir leur accès au paradis, tout aussitôt sont-ils promus chahid, comme s’il suffisait de changer l’étiquette de la boîte pour tromper les anges sur le contenu. Paix à leur âme, il ne s’agit pas ici de les dénigrer, ni de sous-estimer leur souffrance, ni, loin de là, de déprécier leur vécu. Mais à force de donner du « martyr » à tout le monde, la langue y perd bien plus qu’un mot, une...
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