Comme vous je n’attends plus le journal télévisé. Ou plutôt je n’en attends plus grand-chose. Même pas un bout de bonne nouvelle qui viendrait éclairer d’un peu d’espoir ces jours qui commencent à sentir le moisi. Nous fallait-il naître exactement en ce lieu du globe où les civilisations s’entrechoquent ? Ici, chassés de toutes les terres intolérantes, nous avions trouvé un fabuleux refuge. Par une belle Constitution conviviale, nous avions assuré à chacun sa liberté de culte et sa part de pouvoir. Fallait-il, dans ce pays qui célèbre toutes les fêtes religieuses au point d’avoir deux Pâques, l’une pour la pluie et l’autre pour le beau temps ; fallait-il, au lieu de faire un pied de nez au monde avec notre belle particularité, que nous nous laissions tirailler par les puissances comme une couverture qui pourtant ne réchauffe plus personne ? Il le fallait donc. De tunnels en impasses, nous voilà incapables de faire redémarrer la machine Liban.
Elle tourne pourtant. Nous avons nos adages. À la question : « Comment ça va ? », la réponse est terne : « On vit ». Dans la corruption, l’arnaque, l’incompétence, l’insécurité, l’insulte quotidienne faite à notre intelligence, « on vit ». Avec les miasmes de 7 000 bovins débarqués au port, l’argent qui ailleurs n’a pas d’odeur mais qui chez nous empeste, les petits arrangements des longs bras, les grands arrangements de la petite pègre, les jeux de mains, les jeux de vilains, les jeux de coudes, « on vit ». « On vit » parce qu’il fleurit chez nous un merveilleux printemps, et qu’ailleurs, pas loin, on le sait, on le sent, les amandiers sont en fleurs, et les cerisiers aussi, et les nèfles se gorgent de sucre et la saveur acide des prunes vertes explose en bouche comme une coulée de sève. « On vit par manque de mort », poursuit l’adage. Ça ne veut pas dire que l’on est vivant. Dans ce pays de tolérance qui ressemble de plus en plus aux maisons du même nom, voilà que nous conjuguons vivre au passif. De mémoire de grammaire, ça ne s’était jamais entendu.
Fifi ABOU DIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Comme vous je n’attends plus le journal télévisé. Ou plutôt je n’en attends plus grand-chose. Même pas un bout de bonne nouvelle qui viendrait éclairer d’un peu d’espoir ces jours qui commencent à sentir le moisi. Nous fallait-il naître exactement en ce lieu du globe où les civilisations s’entrechoquent ? Ici, chassés de toutes les terres intolérantes, nous avions trouvé un fabuleux refuge. Par une belle Constitution conviviale, nous avions assuré à chacun sa liberté de culte et sa part de pouvoir. Fallait-il, dans ce pays qui célèbre toutes les fêtes religieuses au point d’avoir deux Pâques, l’une pour la pluie et l’autre pour le beau temps ; fallait-il, au lieu de faire un pied de nez au monde avec notre belle particularité, que nous nous laissions tirailler par les puissances comme une couverture...