Quoi de plus stéréotypé, de plus ennuyeusement banal que ces rencontres au sommet arabe où l’on discute un peu de tout sans jamais, ou presque, décider de rien ? La conférence de Khartoum, entamée hier et qui s’achèvera ce matin, n’aura pas échappé à la triste règle de l’inutilité. Elle aura superbement ignoré néanmoins celle des plus strictes convenances puisque neuf rois et chefs d’État, et non des moindres, n’ont même pas jugé bon de faire le déplacement dans la capitale soudanaise pour participer à cette touchante réunion de famille ; pour un peu on les comprendrait, il est vrai…
L’Irak, la Palestine, le Darfour : deux guerres civiles plus ou moins déclarées et une guerre d’occupation larvée ; trois dossiers brûlants figurant à l’ordre du jour du sommet, trois consternants constats d’impuissance. À propos de l’Irak – devenu l’objet de tractations hier encore impensables entre les États-Unis et l’Iran –, les Arabes vont pieusement se prononcer pour une conférence de réconciliation entre factions de ce pays, et pour la formation d’un cabinet d’union nationale qui conjurerait le spectre d’une confrontation générale sunnito-chiite. Bravo, nul n’y avait encore pensé.
Le Soudan lui-même connaît, depuis trois ans déjà, une guerre civile : très réelle celle-là, puisqu’elle a déjà fait 200 000 à 300 000 morts et deux millions de déplacés dans l’ouest du pays, le Darfour. Des forces de l’Union africaine, sommairement équipées pour une telle mission, ont bien essayé mais en vain de s’interposer entre les combattants. Elles ne demandent pas mieux, ces forces, que de passer le relais à une force de l’ONU, comme vient de le décréter le Conseil de sécurité de l’ONU. Mais le gouvernement de Khartoum n’est pas d’accord, exigeant plutôt que le monde entier et plus particulièrement les pays arabes soutiennent financièrement et logistiquement les troupes en place. Coupant la datte en deux, les congressistes ont consenti à lâcher un viatique de six mois. Combien de nouveaux morts cela fait-il, six mois ?
Pour ce qui est du problème palestinien, les chefs arabes se proposent vaillamment d’appeler le quartette international de médiateurs à redoubler d’efforts pour ranimer le processus de paix. Mais ils n’entendent déployer aucune action concrète visant à accorder les deux voix de la Palestine qui, directement ou non, se sont fait entendre au sommet : celle du président Mahmoud Abbas, résolument fidèle à la poursuite des négociations en dépit de toutes les volte-face et violations israéliennes ; et celle du Hamas, grand vainqueur des élections qui prétend négocier avec le quartette mais sans se résoudre encore à renoncer à la violence, à respecter les accords passés et à reconnaître l’existence de l’État juif.
Que dire cependant de cette voyante et vociférante dualité libanaise qui s’est donnée en spectacle hier à Khartoum ? L’automne dernier à New York, Émile Lahoud et Fouad Siniora étaient parvenus, sans trop d’incidents, à s’éviter. À faire, en quelque sorte, ONU à part : il suffisait pour cela d’éliminer systématiquement tout risque de promiscuité. Mais cela n’était absolument plus possible dans l’intimité du huis clos arabe, même si le chef du gouvernement s’est absenté de la séance d’ouverture pour ne pas se retrouver à la même tribune que le président, même si les deux hommes ont rencontré séparément des dirigeants arabes et notamment le raïs syrien Bachar el-Assad.
La vive altercation qui a opposé hier soir Lahoud et Siniora sur la question du Hezbollah n’a pas seulement montré aux Arabes (toujours prompts en effet à offrir leur soutien illimité aux combattants, pourvu seulement qu’ils aillent combattre ailleurs que chez eux ) l’ampleur du débat interlibanais sur l’armement du parti chiite. Elle paraît annoncer surtout la fin de cette précaire et tumultueuse cohabitation qui, vaille que vaille, s’était imposée au sein du Conseil des ministres.
Quant à la visite projetée de Siniora à Damas, elle ne se présente pas sous les meilleurs auspices : pour Assad, elle devrait être soigneusement (donc longuement) préparée. Et tout en se défendant d’interférer dans nos affaires, son ministre des AE Mouallem vient de se prononcer sans ambages pour une consultation législative anticipée au Liban, à l’ombre d’une nouvelle loi électorale. De quoi meubler utilement en somme – merci pour le généreux, le très désintéressé conseil ! – le reliquat d’un mandat présidentiel qui a déjà battu tous les records d’impopularité.
Issa GORAIEB
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