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Actualités - Opinion

EN DENTS DE SCIE Sac à puces

Douzième semaine de 2006. Au Liban, il n’y aura pas de grippe aviaire. C’est sûr. Du moins, c’est ce dont est persuadé Nabih Berry, inénarrable homme-orchestre depuis le retrait syrien. Le miraculé politique a une explication très simple : les Libanais sont immunisés, et (même) les méchants microbes fuient le Liban. Cette boutade, cette nekté, tellement berryiste, aurait pu être très drôle si elle avait été dite par quelqu’un d’autre. Le comble, c’est qu’il pourrait bien avoir eu raison, en un sens, l’amuseur en chef de la place de l’Étoile. Sans le savoir, évidemment. Dire que les Libanais sont immunisés contre les microbes, virus et autres bactéries sous-entend nécessairement que ces Libanais-là ont tiré les leçons du passé, qu’ils ont appris à prévenir plutôt qu’à s’échiner, pathétiques, à guérir vainement après avoir tout fait pour que les maladies microbiennes se déclarent. Les Libanais – ceux qui les dirigent, plutôt – sont en fait bien loin d’être immunisés, blindés contre les vicissitudes, les vents mauvais régionaux ou internationaux, les germes, tous les germes, bénins soient-ils ou mortifères. Il en reste que Nabih Berry a finalement eu une intuition qui pourrait s’avérer retentissante d’exactitude : s’il est très peu probable que de nouveaux microbes, H5N1, peste porcine, vache folle, chikingunya, bacille assassine et autres venins d’araignées mutantes, percutent le Liban de plein fouet, c’est uniquement par manque de place. À quelque chose malheur est bon : il y a, ici, surpopulation microbienne. Si trop de microbes ne tuent malheureusement pas les microbes, ce trop-plein empêche au moins l’immigration massive et intempestive de nouvelles petites bêtes programmées pour atomiser l’ersatz branlant d’État de droit qui agonise ici. Mais le mal est fait. Pensez donc… Au Liban, véritable terre d’accueil, il n’y a pas que la famille virale des communautarites aiguës (maronitite, chiitite, sunnitite, orthodoxite, druzite, melkitite, arménite, protestantite, bahaitite, etc.) qui mine les bonnes gens. Il y a aussi le microbe de l’engluementite, qui déconnecte la personne infectée de la réalité qui l’entoure ; le patient refuse ainsi de reconnaître l’illégitimité constitutionnelle, internationale et populaire qui lui colle au dos, alors il s’accroche à son poste comme un noyé à sa bouée, imperméable à tout, il va même jusqu’à vouloir continuer à jouir des prérogatives liées à ce poste. Ce microbe a muté et donné naissance à la baabdatite, qui obnubile les personnes touchées, les obsède à tel point qu’elles deviennent monomaniaques, juste capables de répéter, infatigablement certes, que le palais de Baabda leur revient de droit. Il y a aussi la démiurgite, qui, lorsqu’elle frappe, persuade le patient qu’il a le droit de gérer, d’administrer et de goinfrer un mini-État, à l’intérieur et au détriment de l’État lui-même, abusant de tout ce que cela lui confère, à son sens, comme droits, aussi ahurissants qu’illégaux : décréter la paix ou la guerre, se substituer à l’armée, kidnapper tout un pays politiquement, bloquer des décisions qu’approuve pourtant une majorité élue, etc. Ce virus n’attaque généralement pas seul, puisqu’il est très souvent flanqué d’une troïtite équin, qui agit sur l’épicentre nerveux et pousse la population infectée à tout faire pour dynamiter le présent, avorter le futur et réinstaller le passé : deux États, un peuple, et tutti quanti. Au Liban, il y a aussi le microbe de la blackoutite ; l’équipe qui en souffre est généralement rongée par un besoin infini de secret et préférerait mourir plutôt que de divulguer à ses compatriotes la moindre grande ligne, si elle existe, du plan de redressement économique par exemple, qu’elle est censée mettre sur pied. Ici, il y a ensuite, gigantisés, les microbes « armes de réfugiés », généreusement prêtées par la voisine, celui de la grosse voisine qui veut phagocyter son petit voisin, celui des ingérencites carabinées et aussi multiples que les nationalités concourant à des JO, ceux de l’intérêt personnel, de l’incivisme, de l’imbécillité heureuse (et orientale) qui fait qu’on remet toujours à la prochaine génération ce qu’on peut faire aujourd’hui… Au Liban, il y a le virus de la sottise folle, qui fait qu’un collectif transconfessionnel perd en un temps record la confiance quasi absolue que lui a donnée un peuple, un jour, sur une place martyrisée… Au Liban, il y a, enfin, un cytomégalovirus, qui pilonne sans distinction aucune, qui ravage partout, tout le monde : le désenchantement. La question n’est plus de savoir s’il existe, contre tout cela, un ou plusieurs antibiotiques, un ou plusieurs antidotes, ou s’il ne vaut pas mieux opérer directement, en plein cœur. Les caprices de duchesses fin de race des Quatorze sont éminemment viraux. Qu’on les enferme en conclave, en vrai conclave, avec des scellés sur les portes, sans téléphones, sans fax, sans modems (et en leur ayant rappelé, au préalable, qui est Rustom Ghazalé), jusqu’à ce qu’ils accouchent d’un successeur à Émile Lahoud, qui réponde le plus possible au portrait-robot esquissé par Nasrallah Sfeir, ainsi que d’un mécanisme de désarmement graduel du Hezb, un work in progress qui prendra le temps qu’il faudra. Le dialogue libanais est la seule lueur d’espoir dans la région. Terjé Roed-Larsen a gardé son âme d’enfant. Ce pays va tellement mal que cette douce régression pourrait s’avérer, paradoxe et ironie absolus, plus efficace que toute une usine de pénicilline, toute une batterie de thérapies. Ziyad MAKHOUL
Douzième semaine de 2006.
Au Liban, il n’y aura pas de grippe aviaire. C’est sûr. Du moins, c’est ce dont est persuadé Nabih Berry, inénarrable homme-orchestre depuis le retrait syrien. Le miraculé politique a une explication très simple : les Libanais sont immunisés, et (même) les méchants microbes fuient le Liban. Cette boutade, cette nekté, tellement berryiste, aurait pu être très drôle si elle avait été dite par quelqu’un d’autre.
Le comble, c’est qu’il pourrait bien avoir eu raison, en un sens, l’amuseur en chef de la place de l’Étoile. Sans le savoir, évidemment. Dire que les Libanais sont immunisés contre les microbes, virus et autres bactéries sous-entend nécessairement que ces Libanais-là ont tiré les leçons du passé, qu’ils ont appris à prévenir plutôt qu’à s’échiner,...