C’est sous le signe de la reprise du dialogue (et de sa fin ?) qu’il devrait être possible de placer la semaine qui commence aujourd’hui. Aucun effort n’a en effet été épargné, durant les dernières quarante-huit heures, pour garantir le retour des quatorze chefs à la conférence du dialogue national. Les rencontres se sont multipliées, et n’ont peut-être pas seulement porté sur la nécessité de reprendre le dialogue, mais peut-être aussi sur une refonte des priorités et des stratégies à aborder lors des réunions, dès aujourd’hui. C’est ainsi que le chef des Forces libanaises, Samir Geagea, puis Walid Joumblatt et Marwan Hamadé ont été reçus hier par le chef du Courant du futur, Saad Hariri. Selon certaines sources, il se pourrait ainsi que la question présidentielle reprenne le dessus dans les prochains jours. Les forces du 14 Mars pourraient même la poser en priorité pour en finir le plus vite possible. Ce à quoi d’autres sources répliquent que c’est la question de Chebaa qui reste incontournable, et qu’il sera difficile de l’éluder pour passer à autre chose. Ce qui est sûr, c’est que la démission de Ziyad Baroud et de Michel Tabet de la commission chargée d’élaborer une loi électorale viendra ajouter une nouvelle donne aux débats d’autant que le CPL et les FL se retrouvent sur la même position à ce sujet.
Quoi qu’il en soit, passées les nombreuses escarmouches entre les députés du Parti socialiste progressiste et du Hezbollah, ce week-end, c’est ce matin, à 11h, et entre eux, que les quatorze, Walid Joumblatt et Hassan Nasrallah en tête, devraient laver leur linge sale. Ainsi, au moins, les apparences sont sauves.
Il est clair que nul ne souhaite assumer la responsabilité d’avoir rompu le dialogue, et qu’il est vital pour la crédibilité de tout le monde de ressortir grandi, au niveau de l’opinion publique, de cette expérience. Le seul problème, c’est que chacun des quatorze sait pertinemment qu’il est nécessaire, pour sa propre image de marque, que le dialogue soit un succès, même relatif. Un échec se répercuterait négativement sur tout le monde. Les quatorze chefs sont, dans cette perspective, des « partners in crime », unis par cette communauté d’intérêts, par cette solidarité paradoxale qui regroupe, malgré toutes leurs divergences, des hommes qui sont aux mêmes postes de responsabilité et qui ont besoin de s’entraider pour s’en sortir tous ensemble. Il n’y a pas vraiment de quoi s’étonner de l’image : c’est effectivement la réalité de la nouvelle équation sociopolitique, qui s’est mise en place avec les dernières élections législatives. Il ne faut pas non plus s’étonner devant les résultats que cette équation implique : le sort du pays repose entre les mains de cinq personnes, de leurs intérêts et de leurs humeurs. Et il ne sert à rien de rappeler que le pouvoir personnel, combiné au clanisme et au confessionnalisme, produit un mélange de choc qui n’est pas particulièrement favorable à l’émergence de l’État moderne.
Cependant, force est de constater que la notion d’échec reste floue, à partir du moment où il n’existe aucun contre-pouvoir, aucun moyen de pression capable de pousser les chefs à s’entendre. À part, peut-être, les organismes économiques qui, par l’entremise de Adnan Kassar, ont déjà donné de la voix à ce niveau. De plus, aucun seuil n’a été fixé par les participants eux-mêmes pour déterminer les objectifs à atteindre pour qualifier ou pas le sommet de succès. Cela, on peut le comprendre aisément : pour une première expérience de dialogue, on ne saurait fixer la barre trop haut, et la réunion en elle-même est un énorme bond en avant. À partir de quel repère objectif pourra-t-on décider si les chefs ont effectivement mené à bien leur mission ? S’ils publient un communiqué aux angles bien arrondis, qui ne révolutionnera pas le cours de l’histoire, pourra-t-on leur reprocher quoi que ce soit ? S’ils décident de former des comités de suivi dès cette semaine, que pourra-t-on leur dire ? Qu’ils n’ont pas élaboré le nouveau pacte social tant attendu ? Les conditions pour mettre en place ce pacte sont-elles réalisées, à partir du moment où la scène politique et populaire, conférence de dialogue ou pas, est plus que jamais divisée, comme l’atteste d’ailleurs le climat imbécile et stérile qui règne sur les campus ? D’ailleurs, se trouvera-t-il réellement quelqu’un pour demander des comptes aux leaders, s’ils décident, d’un commun accord, de noyer le poisson dans l’eau ?
Le problème fondamental reste, dans ce cadre, l’absence de toute société civile organisée au sens propre du terme, d’une opinion publique capable de faire et de défaire la scène politique. Si échec il y a, on peut sérieusement douter du fait que les assises populaires des quatorze entameront demain une révolution pour les destituer... Au contraire, il se peut que chacun puisse compter sur sa base pour le défendre bec et ongles.
Demain, le 14 mars, cela fera un an que les Libanais sont descendus dans la rue pour proclamer leur volonté d’en finir avec l’ère syrienne et l’État-policier, mais aussi d’entrer dans une nouvelle étape, celle de l’édification de l’État. Dans la foulée, certains ont rêvé, sans trop se faire d’illusions, que la vague populaire contribuerait à jeter les bases d’un nouveau Liban revigoré, loin des structures traditionnelles de l’État-zaamat et de l’État-jamaat. Les faits ont rapidement dissipé toutes ces illusions, et c’est un repli stratégique derrière des chefs de clan que les communautés ont opéré, dans un positionnement peu apte à déboucher sur le processus de la fondation de l’État.
Cela, c’est incontestablement la dure réalité. Heureusement, il faut aussi se nourrir de rêve. Le rêve du 14 Mars. Qui est à la réalité d’aujourd’hui ce que Tanios Chahine est à Youssef bey Karam. Cela, les participants à la conférence devront le comprendre au plus vite, à moins qu’ils ne soient trop confiants. Ils ont tort. Les apparences sont parfois trompeuses, et le temps presse, pour tout le monde. Si la question du devenir de l’État au Liban peut se poser maintenant, il n’en sera pas toujours ainsi. L’histoire ne présente jamais deux fois les mêmes opportunités.
Michel HAJJI GEORGIOU
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