Le 14 février, j’ai choisi de ne pas participer à la manifestation à la mémoire du Premier ministre défunt. Car si le but de ce rassemblement était de se souvenir d’un grand patriote, je me serais mieux recueilli dans un silence inspirateur plutôt qu’au milieu d’une cacophonie étourdissante.
Au-delà de l’ivresse d’un jour, les stratèges qui avaient soigneusement préparé ces parades et qui se vantaient de leur million ignoraient-ils qu’il existe des alternatives aux grandes foires populaires pour honorer nos martyrs ?
Croyaient-ils vraiment qu’une manifestation de plus, dans ces moments difficiles, arracherait le Liban aux marécages dans lesquels le pays s’empêtre, les institutions pataugent, et le peuple déprimé et impuissant trépigne ? Doutaient-ils un instant que la partie adverse pouvait elle aussi mobiliser un autre million et faire ainsi basculer le pays dans le sinistre cercle vicieux qui le paralyse depuis plus d’un an ? Pensaient-ils sérieusement que le dialogue si nécessaire et tant désiré, ou que des solutions concrètes, réalistes et prometteuses, pourraient être initiés grâce à des rodomontades et harangues lyriques ?
J’ai choisi de ne pas faire partie du million. Je ferais autant plus défaut à l’autre million qui y ferait face. Je fais simplement partie intégrante des deux millions qui restent. De ceux-là mêmes qui ne sont d’aucun courant, qui ne portent aucune écharpe, qui ne scandent aucun slogan, qui n’arborent aucun badge, qui n’exhibent aucune couleur. Je fais partie du peuple sans couleur, celui qu’on ne voit plus, celui qu’on oublie, dont personne ne parle, dont on ne se soucie jamais, ce peuple de laissés-pour-compte. Je fais partie de ceux que nul n’inclut dans ses comptes. Et pourtant, je suis membre du plus grand parti libanais. Celui-là qui n’a ni président, ni cadres, ni représentants, ni trésorerie, ni logistique, ni médias, ni fausses promesses, ni illusions.
Je suis de cette véritable majorité où battent en silence deux millions de cœurs d’artistes, d’agriculteurs, d’auteurs, de travailleurs, de cadres, de poètes, de chômeurs, de rêveurs et de déçus. Elle est bien là, la force première de la nation, sans laquelle, d’ailleurs, il n’y aurait plus de pays.
Je suis un de ces citoyens libres mais captifs, bouillonnants mais muselés, exaltés mais reclus, fervents mais bâillonnés. Je suis à l’image de cette majorité silencieuse, lasse de voir le pays pris en otage par des organisateurs de carnavals, fatiguée de le voir gouverner à coups de parades bigarrées, de vaines tournées à l’étranger, de promesses stériles, de compromis dérisoires et de grotesques inepties qui mettent le pays à genoux et son peuple à l’agonie.
Je fais partie de celles et de ceux qui regardent avec amertume un pays au potentiel gigantesque, aux forces vives admirables de créativité, mais aux forces dirigeantes déplorables de médiocrité. Je fais partie de ceux qui sont dépités par tous leurs présidents. Celui du législatif bien sûr, celui de la République, encore plus, et celui de l’exécutif pareillement.
Je fais partie de toutes celles et de tous ceux qui pensent qu’un gouvernement gouverne au lieu de s’atteler à organiser des défilés instrumentés. De ceux qui sont convaincus qu’aucun conflit n’a été réglé et qu’aucune paix n’a été établie sans passer par l’étape indispensable du dialogue serein, franc, ardu mais constructeur. Il est en effet beaucoup plus pénible d’écouter, de comprendre, d’argumenter, d’expliquer que de s’époumoner en arrosant la foule de propos incandescents. Je suis de ceux qui croient qu’il est beaucoup plus difficile de déployer ses moyens de compréhension et de persuasion, plutôt que ses moyens logistiques et médiatiques.
Enfin, je suis de ceux qui désormais refusent qu’on les exploite pour gonfler des processions, mais veulent bien qu’on les utilise pour construire une nation.
Ziad F. KARKOUR
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Au-delà de l’ivresse d’un jour, les stratèges qui avaient soigneusement préparé ces parades et qui se vantaient de leur million ignoraient-ils qu’il existe des alternatives aux grandes foires populaires pour honorer nos martyrs ?
Croyaient-ils vraiment qu’une manifestation de plus, dans ces moments difficiles, arracherait le Liban aux marécages dans lesquels le pays s’empêtre, les institutions pataugent, et le peuple déprimé et impuissant trépigne ? Doutaient-ils un instant que la partie adverse pouvait elle...