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Actualités - Analyse

ANALYSE Le départ de Lahoud, entre l’urgence, les dangers et l’espoir

La déliquescence du politique. Quel autre terme pourrait-on utiliser pour qualifier les propos tenus samedi par les sources proches de Baabda au sujet du président français Jacques Chirac ? D’autant qu’il peut paraître pour le moins étonnant, de la part d’un homme, en l’occurrence l’actuel pensionnaire du palais, d’accuser le président français « d’ingérence dans les affaires libanaises », alors que lui-même n’a fait, depuis son entrée en politique à la fin des années 90, que suivre à la lettre les directives syriennes au Liban. Et encore, la formule reste légère : à défaut d’appliquer lui-même la politique de l’occupant, le président s’employait plus souvent à couvrir les exactions du régime de Damas, sans jamais remettre en question son allégeance, sa fidélité, au chef d’orchestre syrien. Le bloc parlementaire du Courant du futur ne s’y est pas trompé hier, en parlant « d’irresponsabilité » pour qualifier l’usage de tels propos, qui plus est à l’adresse de Jacques Chirac. La gratitude et la reconnaissance du Liban souverain au président français pour le soutien politique et diplomatique de Paris à la Révolution du Cèdre sont une évidence même. Tout aussi évident est la persistance de Baabda à rejeter, par une logique discursive inacceptable, la solidité du lien qui existe entre Paris et Beyrouth dès qu’il s’agit de parler d’un Liban libre et indépendant. Et pour cause : Baabda est en effet resté, psychologiquement, dans l’ère de l’occupation, refusant d’accepter le principe selon lequel rien n’est immuable dans l’histoire des peuples, et que tout système liberticide est voué à disparaître un jour. Face à l’image que la présidence de la République continue à donner d’elle-même au quotidien, y compris dans ses rapports avec la communauté internationale, face à son incapacité à s’adapter au changement de régime et d’air qui a eu lieu au Liban depuis un certain 14 février 2005, on ne peut plus admettre qu’une seule vérité, par-delà tous les calculs tortueux des différentes forces politiques du pays : Émile Lahoud doit partir. Non pas parce que sa présence à la première magistrature de l’État porte atteinte à l’image de la communauté chrétienne, ou encore parce qu’il s’entête encore à bloquer certains décrets. Le problème est beaucoup plus profond : il relève de la schizophrénie culturelle dans laquelle le pays est plongé. Le président actuel appartient au passé, à la culture de la « syrianisation » du Liban. Il ne saurait se maintenir. Plus personne ne peut s’opposer, sur le plan du principe, à son départ. Mais le nœud gordien, dans la question présidentielle, tout le monde l’a bien compris, n’est pas dans le principe. L’influence syrienne s’estompe, et le Liban reprend progressivement contact avec le régime démocratique, redécouvre son pluralisme, réapprend petit à petit à gérer lui-même ses conflits. Il s’agit d’une renaissance, d’un retour à la vie après trente ans de coma. Une renaissance dans la douleur et la crainte. Il ne suffit pas en effet de vouloir vivre ensemble – les communautés sans l’interdiction syrienne de dialogue, les partis sans la prohibition pure et simple, les chefs sans le machiavélisme « assadien » des « s’il s’abaisse, je le vante ; s’il se vante, je l’abaisse » –, il faut savoir développer de nouveau les mécanismes pour le faire. Et, pour ce faire, le dialogue est une nécessité incontournable, afin de dissiper les craintes de chacun. À commencer par la phobie particulière à chaque partie dans le cadre du système consensuel : l’hégémonie. Tant que les chefs refuseront de dialoguer, le doute persistera. On ne bâtit pas un État sur le doute et le scepticisme. C’est au contraire le meilleur moyen d’achever sa déconstruction. La complication essentielle, dans le problème présidentiel, porte sur les moyens qu’il s’agit d’adopter pour contraindre Émile Lahoud à rentrer enfin chez lui. La majorité parlementaire souhaite considérer la prorogation du mandat du pensionnaire de Baabda comme nulle et non avenue, Boutros Harb l’a dit hier. Or l’argumentation, sur le plan juridique, n’est pas valable. Que le chef de l’État ait été imposé par Damas sous la contrainte est indiscutable politiquement. Cependant, la procédure judiciaire suppose l’apport de preuves déterminantes pour démontrer qu’une violence morale ou physique a été exercée sur les députés. Et, jusqu’à présent, la majorité parlementaire n’a pas révélé l’existence de telles preuves. Sans oublier que le processus que le 14 Mars voudrait initier a de quoi laisser dubitatif sur le plan du droit pur, dans la mesure où il est tout bonnement inédit sur le plan constitutionnel. Par ailleurs, considérer que le poste de la présidence est actuellement vacant comporte une incohérence juridique et un danger politique. Sur le plan de l’incohérence juridique, cela revient à saper tout l’édifice constitutionnel et administratif qui s’est construit au Liban depuis la prorogation de septembre 2004, puisque la plupart des décrets importants ont nécessité le contreseing présidentiel. Selon cette logique, il n’y a plus de gouvernement Mikati, pas plus que d’élections législatives, ou encore de cabinet Siniora. Tous ces décrets sont aussitôt considérés comme nuls et inexistants, sans oublier les retombées administratives... Le système juridique est un édifice fragile à partir du moment où l’on décide de lui faire face par une vision nihiliste. Sur le plan du danger politique, il s’agit, partant d’un constat de vacance présidentielle, de ne pas tomber dans l’écueil d’une réédition, quelque part, de la situation qui a prévalu entre 1988 et 1990 : une opposition entre deux pouvoirs, l’un de facto, l’autre de jure. Michel Aoun était Premier ministre de jure, nommé par le président Amine Gemayel, Sélim Hoss s’est maintenu de facto, avec une légitimation d’un certain nombre de forces politiques et du parrain syrien. L’existence de deux présidents, quel que soit le degré de légitimité et de légalité de l’un ou de l’autre, pourrait réveiller beaucoup de vieux démons. Il faut se rendre à l’évidence. Pour qu’Émile Lahoud s’en aille, il n’y a qu’un seul recours possible : celui de la désobéissance civile, par les moyens pacifiques et démocratiques. Mais cette bataille suppose une entente préalable entre les différentes parties, à commencer par le règlement de la question présidentielle. Le pays ne saurait continuer à reporter indéfiniment l’échéance fondatrice du dialogue. On ne bâtit pas un État avec des réactions et des instincts, encore moins avec de la mauvaise humeur. La volonté de vivre ensemble suppose, avant tout, un minimum vital de rationalité et de clairvoyance. Michel HAJJI GEORGIOU
La déliquescence du politique. Quel autre terme pourrait-on utiliser pour qualifier les propos tenus samedi par les sources proches de Baabda au sujet du président français Jacques Chirac ? D’autant qu’il peut paraître pour le moins étonnant, de la part d’un homme, en l’occurrence l’actuel pensionnaire du palais, d’accuser le président français « d’ingérence dans les affaires libanaises », alors que lui-même n’a fait, depuis son entrée en politique à la fin des années 90, que suivre à la lettre les directives syriennes au Liban. Et encore, la formule reste légère : à défaut d’appliquer lui-même la politique de l’occupant, le président s’employait plus souvent à couvrir les exactions du régime de Damas, sans jamais remettre en question son allégeance, sa fidélité, au chef d’orchestre...