Aller là-bas, place de la Liberté, retrouver cet espace placentaire, tellement rassurant, cette matrice bunker qu’aucune armée au monde ne peut assiéger ; refaire presque un an après le même trajet, les mêmes pas, pour que plus jamais ça, quelque chose comme un pèlerinage, le Saint-Sépulcre et la Kaaba à la fois ? Ou bien ne pas y aller, rester à la maison, parce qu’il ne sert à rien de reproduire, parce qu’il vaut mieux, plutôt que de s’obstiner à recréer des 14 mars à tour de bras, en réinventer un à chaque fois, et dessiner les contours de nouvelles ré(é)volutions, essentielles, régénératrices ? Sourire à celui(celle) debout juste à côté, cet(te) inconnu(e) partenaire d’idéal de quelques heures de manif, dire avec elle, avec lui, les mêmes mots, porter le même drapeau, crier les mêmes espérances, reformer ce salutaire et nécessaire peuple arc-en-ciel, vainqueur de tous les poisons, de toutes les malédictions, de tous les retours de tutelle ? Ou bien éviter, parce que, depuis un an, cet idéal singulier s’est délité, dégénéré, brisé en cent, en mille agendas personnels ; parce que ce qu’on a pris pour des dénominateurs communs qui font une nation ne semblent finalement que simple convergence d’intérêts éminemment conjoncturels ? Braver les appréhensions, dissoudre le monstrueux souvenir d’Achrafieh 06/02/06 dans l’eau de pluie, exorciser les démons ? Ou bien se laisser gagner, remplir, par ces peurs factices fabriquées dans les laboratoires du palais des Mouhajerine, ces allergènes à l’autre, au compatriote, que Damas s’emploie infatigablement à distiller dans les rues libanaises et les esprits du Liban ? Prendre un parapluie et y aller, du Nord, du Sud, de l’Est, de l’Ouest, du centre, de partout pour rendre hommage à un homme dont le sang versé a chamboulé de fond en comble l’histoire de tout un pays, a libéré ce pays et ses âmes ; y aller pour tutoyer ce fantôme aussi surpuissant que l’homme était vulnérable et faillible, lui dire merci, saluer son réveil, cette prescience qui a signé son arrêt de mort ; y aller indépendamment de Rafic Hariri, finalement martyr comme tant d’autres, des dizaines d’autres, y aller pour le symbole, pour que ce qui s’est mis en marche ne s’arrête pas, pour que le train ne se rouille pas, pour que l’histoire ne se répète pas ? Ou bien boycotter parce que, disent les hérauts de Mar Mikhaïl, c’est politisé ; boycotter et contribuer ainsi à banaliser ce qui restera sans aucun doute l’une des dates les plus importantes du Liban ancien et moderne – pas tant, encore une fois, parce que c’est celle de la mort d’un martyr, mais pour la simple raison que le 14/02/05 constitue désormais le premier jour, le jour premier du Liban année zéro ? Prendre le parapluie et aller prouver à la quasi-totalité des hommes politiques libanais, toutes tendances confondues, que malgré leurs maladresses, leurs mauvaises interprétations, leurs erreurs, leurs fautes graves, leur impardonnable égotisme, l’unité nationale ne restera pas, ne peut pas rester un concept creux, un liquide génial pour les gargarismes préélectoraux ? Ou bien refuser une indulgence presque complice et faire en sorte que ces responsables assument enfin leurs ratés, leurs responsabilités ? Y aller chacun pour soi, pour des générations futures, pour une certaine idée de ce pays-Prométhée, pour continuer à le ressusciter, pour éviter les remords, les yarét ? Ou bien ne pas y aller, parce que, entre autres, pour faire une Suisse, il faut des Suisses ?
Honnêtement ? Y aller. Résolument. Avec une rose. C’est un V Day après tout…
Ziyad MAKHOUL
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