« Plus on est de fous, plus on rit »
Proverbe idiot
Dopé à l’Ahmadinejad, persuadé donc qu’il possède l’atome ultime – la déstabilisation de la région – à même de faire plier tous les al-Saoud, les Moubarak, les Chirac et les Bush du monde, et visiblement noyé dans ses tentations castristo-absolutistes, Bachar el-Assad a continué samedi à prouver qu’il est définitivement the wrong guy at the wrong place. S’il entend emmurer vivants un pays et un peuple et les entraîner dans une confrontation débridée avec la communauté internationale, cela ne regarde que lui ; parce que, aussi répréhensibles et incriminables que soient ces extrémités, c’est aux Syriens finalement, s’ils ne sont pas d’accord, de se soulever. Ce qui le dépasse, en revanche, ce qui le condamne, ce qui fait de lui un hors-la-loi dans le sens où il n’a pas cessé, depuis le 2 septembre 2004, de violer la légalité internationale incarnée sans ambiguité aucune par la résolution-mère 1559 de l’ONU, c’est son envie/besoin incoercibles, illimités, de se venger du Liban, d’essayer de le déstabiliser à outrance, de l’embourber dans l’impasse et l’immobilisme, de l’empailler en fait. Le tout afin, entre autres, de revenir s’y vautrer le plus naturellement possible. Les opposants libanais à la Syrie ne font que passer : cette phrase dite par Bachar el-Assad samedi n’est absolument pas aussi innocente qu’elle le paraît. Pire, elle est redoutable par tout ce qu’elle comporte comme menaces (à peine) voilées ; cette phrase est en fait une sentence, l’annonce qu’aucun effort ne sera épargné pour ramener à la fois tous les hommes liges libanais de la Syrie au pouvoir, et le Liban dans l’obscurantisme de la tutelle et les ravages de l’occupation.
Mais s’il n’y avait que cela… Avec une mauvaise foi confondante, le jeune caudillo syrien invite Beyrouth à prouver la libanité des fermes de Chebaa, donc à résoudre la quadrature du cercle (donc à définir dans l’espace et le temps les armes du Hezbollah…), en n’oubliant pas d’humilier live son décidément très résilient Farouk el-Chareh : ce brave homme, soupçonné par Detlev Mehlis d’avoir menti aux enquêteurs onusiens, avait assuré à Fouad Siniora à Barcelone, il y a quelques semaines, que ces hameaux, dont la planète n’a entendu parler que juste après le retrait israélien de l’an 2000, sont libanais. Et tant pis si, au passage, sans nécessairement le vouloir, Bachar el-Assad, en refusant de se prononcer sur la nationalité de ces 20km2, ne rend pas seulement service au Hezb, mais aussi à Israël, qui continue de profiter en toute impunité et tranquillité de son occupation.
Dopé à l’Ahmadinejad lui aussi, Hassan Nasrallah n’en finit pas d’aider (ou d’essayer d’aider) de main de maître le président syrien à aller jusqu’au bout de ses mortifères fantasmes – et que le patron du Hezbollah le fasse sciemment ou pas n’y change rien, puisque le résultat est le même. Dans un discours d’une grande violence, et avec une mauvaise foi qui n’avait rien à envier à celle de Bachar el-Assad, cet homme qui aurait pu, il y a six ans, être parmi les grands fédérateurs de Libanais, s’est employé hier à déconstruire un par un les arguments de la majorité au pouvoir, en reprenant leur leitmotiv : le respect de la déclaration ministérielle. Sauf que c’est de l’intox pure. Un : Israël est certes et sans aucun doute l’ennemi du Liban, mais l’État hébreu n’en a malheureusement pas le monopole, et la Syrie de Bachar el-Assad ne semble absolument pas vouloir se laisser distancer par lui. Deux : demander la preuve implacable de la libanité des fermes de Chebaa ne signifie en rien renoncer à cette libanité, mais, bien au contraire, faire en sorte de la renforcer, de la blinder et de l’immuniser.
Visiblement, le déconcertant sayyed se plaît bien au (nouveau) jeu de la politique politicienne. Qu’à cela ne tienne, il pourra s’y consacrer à plein temps une fois débarrassé du fardeau des armes. Sauf qu’en attendant, et s’il s’amuse comme un adolescent frénétique devant sa nouvelle PSP, Hassan Nasrallah n’amuse pas grand-monde : sa prise d’otage politique du Liban a assez duré, et ce ne sont pas ses appels à la formation d’un gouvernement d’unité nationale ou à la tenue d’élections anticipées qui changeront quoi que ce soit. Mais grâces lui soient rendues : il a promis qu’il n’y aura pas de guerre civile (encore heureux, puisque les seules armes hors troupe, c’est lui qui les détient), et mis en garde contre tout individualisme en matière de politique économico-financière de la majorité. Ou d’une partie de la majorité. Sur ce dernier point, c’est le seul, il se pourrait qu’il ait tout à fait raison.
Ce n’est pas son nouvel ami intime, Michel Aoun, qui dirait le contraire. Dans un immense élan d’altruisme, Hassan Nasrallah s’est horrifié hier de l’absence du CPL, un des moteurs du 14 mars, a-t-il dit, au sein de l’alliance du 14 mars. C’est de la science-fiction : le patron du Hezb volant à la rescousse du plus farouche partisan de la 1559, toutes clauses confondues. Rarement cohésion nationale aura été plus loin… Avec tous les efforts du monde – et ils ont été déployés –, il est difficile désormais – c’est un euphémisme – non seulement d’approuver Michel Aoun, mais même de le comprendre. Et ce n’est pas la famille Seurat, entre autres, qui dirait le contraire. Que l’ancien Premier ministre brigue, toutes énergies déployées, la première présidence, est une chose tout à fait légitime, surtout pour un maronite. Qu’il ne veuille exclure aucune partie, être un ciment entre l’ensemble des Libanais, l’est tout autant, davantage encore. Mais qu’il s’égare à ce point dans les méandres de son obsession présidentielle, jusqu’à confondre en une seule entité le loup et l’agneau, l’accélérateur et le frein, la résurrection et le retour en arrière, les bonnes intentions et la mauvaise foi, cela n’a plus rien de louable. Peut-être qu’un aller-retour à Paris, ne serait-ce que de 48 heures, pourrait redonner à Michel Aoun son panache et, surtout, sa crédibilité d’avant son retour. L’extraire de cette nouvelle, cette insensée troïka : que Hassan Nasrallah reste le seul à appuyer sa candidature ; mais pas, à Dieu ne plaise, Mahmoud Ahmadinejad ou… Bachar el-Assad.
Ziyad MAKHOUL
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