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Actualités - Opinion

Commentaire Le gouvernement Potemkine en Irak

Par Ian BREMMER* Maintenant que les résultats des élections en Irak sont connus, les chances de parvenir à former un nouveau gouvernement sont de plus en plus importantes. Signe d’encouragement, tous les partis semblent accepter les résultats. Mais la question essentielle concernant l’avenir du pays reste toujours la même : les chiites, les sunnites et les Kurdes parviendront-ils à s’unir derrière une autorité centrale efficace ? À court terme, nous avons de bonnes raisons de penser que le plus puissant des trois groupes majoritaires irakiens le fera. Or, un tel gouvernement peut-il administrer le pays dans sa totalité ? Il semblerait que la réponse à cette question soit négative. C’est pourquoi, nous pouvons facilement croire que, d’ici à un an, l’Irak sera un endroit encore moins stable qu’aujourd’hui. Une fois formé, le nouveau gouvernement irakien semblera au moins viable à court terme. Les chiites ont un intérêt évident à soutenir le gouvernement central. En effet, ils croient qu’en raison de leur poids démographique (60 % de la population en Irak), la démocratie représentative leur garantira le droit de gouverner et de se protéger des attaques et des exigences sunnites. De leur côté, les sunnites soutiendront également le gouvernement, au moins au début, parce qu’il est leur seule possibilité d’obtenir ce qu’ils considèrent comme étant leur part de pouvoir, de ressources et de revenus. Les Kurdes accepteront l’accord car ils croient que la nouvelle Constitution garantit leur droit de contrôle sur la majeure partie des richesses pétrolières gisant sous leur terre et qu’ils ne veulent pas assumer la responsabilité d’un nouveau chaos à Bagdad. Il existe une autre raison qui empêchera les trois communautés d’agir immédiatement pour torpiller l’autorité fédérale : le gouvernement central ne dispose pas des moyens judiciaires et économiques de remettre en cause leur pouvoir local. Alors que toutes les factions irakiennes ont grand intérêt à soutenir un gouvernement central d’apparence opérationnelle, les pouvoirs de ce gouvernement seront, en fait, très limités. Or, à long terme, ces limites de l’autorité fédérale pousseront l’Irak vers une ruée sectaire pour le pouvoir et l’argent. L’article 11 de la nouvelle Constitution stipule que « tout ce qui n’est pas inscrit dans les pouvoirs exclusifs des autorités fédérales est sous la responsabilité des régions ». Cette formulation ne fait qu’opposer le gouvernement central et les régions les uns aux autres, dans une bataille en faveur de la domination politique. De la même manière, sous la loi actuelle, les soldats ne doivent pas répondre devant le gouvernement de Bagdad, mais devant les éminences grises régionales. La Constitution irakienne garantit également aux gouvernements locaux le droit d’empocher les recettes provenant des nouveaux champs de pétrole sous leur juridiction. En fait, bien que le gouvernement central détienne le pouvoir de collecter les recettes générées par les champs existants, il n’existe aucune loi qui empêche les responsables locaux de moderniser les anciens sites et de les déclarer comme neufs. Les retombées de cet état de fait peuvent à peine être mesurées. Le pétrole équivaut à 98 % environ des recettes à l’exportation actuelles de l’Irak. Il est le nerf de la guerre de l’économie irakienne et la source de revenus dont le gouvernement central aura besoin pour construire des institutions durables. Même si l’afflux de l’aide financière internationale reste important, l’argent étranger pour la reconstruction commencera à s’épuiser dès que le gouvernement central irakien sera complètement opérationnel. En résumé, le gouvernement national va se retrouver à la fois dépourvu de l’autorité et des moyens nécessaires pour gouverner le pays. En effet, en raison de la violence de plus en plus forte entre les chiites et les sunnites, le gouvernement irakien pourrait très vite ne plus offrir une apparence d’efficacité. Par ailleurs, jusqu’à maintenant, les Kurdes ne se manifestent pas trop. Ils profitent d’une relative prospérité économique et leurs institutions politiques sont de plus en plus efficaces. Ainsi, pour le moment, ils n’ont aucune bonne raison de remettre en cause le statu quo. Mais cette stabilité sera confrontée à de nouveaux défis en 2006. Les élections des gouverneurs en novembre prochain inciteront les candidats kurdes à proposer des programmes d’opposition. Certains d’entre eux iront même jusqu’aux appels populistes à l’indépendance pour obtenir l’avantage électoral. En même temps, des esprits plus froids lutteront pour reporter le référendum de 2007, consultation électorale qui pourrait bien diviser l’opinion sur le statut de la ville pétrolière de Kirkouk. En fait, les frictions provoquées par les débats électoraux pourraient également alimenter le ressentiment existant entre les communautés chiite et sunnite. Il est très dangereux que la politique sectaire du nouvel Irak puisse bénéficier à ceux qui ont fait le plus de promesses à leurs électeurs, au détriment du gouvernement central et des autres composantes du pays. Les discussions sur les possibles amendements constitutionnels visant à pacifier les sunnites en colère et à désarmer l’insurrection peuvent aussi déclencher de l’hostilité entre les factions. Plus inquiétant encore, quand les chiites, les sunnites et/ou les Kurdes décideront que leurs élus n’offrent pas les protections et les avantages promis, ils n’hésiteront pas à aller au-delà des simples considérations politiques pour privilégier leurs propres intérêts. Certains chiites deviendront chefs de milice, certains sunnites des insurgés. Quant aux Kurdes, certains d’entre eux deviendront des leaders de la cause indépendantiste. À un tel stade, c’est l’avenir même d’un Irak indépendant qui sera remis en question. Tout mouvement séparatiste initié par des leaders kurdes impliquera la Turquie dans la politique irakienne. Parallèlement, la protection offerte par l’armée américaine aux officiels irakiens s’estompera au gré du retrait des troupes. L’Iran ne manquera pas alors de se précipiter dans le vide sécuritaire. En résumé, le gouvernement irakien semblera opérationnel pendant presque toute l’année 2006. Mais il sera engagé à servir du mieux possible les intérêts concurrents des différentes composantes politiques du pays. La faiblesse du gouvernement central, la violence insurrectionnelle continue, l’influence iranienne grandissante à Bagdad et dans le sud du pays, en raison du poids des responsables chiites, et la progression naturelle des politiques sectaires laissent à penser que le nouvel Irak sera nettement moins stable d’ici à la fin de l’année. *Ian Bremmer est président d’Eurasia Group, bureau d’évaluation des risques politiques. Éditorialiste au Financial Times, il enseigne également à l’université de Columbia. © Project Syndicate, 2006. Traduit de l’anglais par Béatrice Einsiedler.
Par Ian BREMMER*

Maintenant que les résultats des élections en Irak sont connus, les chances de parvenir à former un nouveau gouvernement sont de plus en plus importantes. Signe d’encouragement, tous les partis semblent accepter les résultats. Mais la question essentielle concernant l’avenir du pays reste toujours la même : les chiites, les sunnites et les Kurdes parviendront-ils à s’unir derrière une autorité centrale efficace ?
À court terme, nous avons de bonnes raisons de penser que le plus puissant des trois groupes majoritaires irakiens le fera. Or, un tel gouvernement peut-il administrer le pays dans sa totalité ? Il semblerait que la réponse à cette question soit négative. C’est pourquoi, nous pouvons facilement croire que, d’ici à un an, l’Irak sera un endroit encore moins stable...