Troisième semaine de 2006.
De fil en aiguille, pendant qu’il me remplissait le formulaire pour le renouvellement de mon passeport (depuis que la pourtant gracieuse Sûreté générale a eu l’extrême mauvaise idée de ne plus les proroger, c’est un calvaire…), mon moukhtar a commencé à parler de la Mauritanie. Il avait vu un documentaire sur al-Jazira. Il était sincèrement admiratif. Il a glosé pendant quinze minutes ; comment ce peuple, après avoir chassé la dictature et installé une forme de démocratie, a commencé à s’occuper du pays ; comment les Mauritaniens ont uni leurs forces, travaillé ensemble pour le ressusciter ; comment ils lui ont fait faire des avancées prodigieuses en quelques mois : comment le gouvernement a su se faire aider d’une façon optimale par des États étrangers, notamment l’Allemagne ; comment tout a démarré, tout tend vers le progrès, le meilleur. Cet excellent moukhtar a eu ensuite, peut-être sans faire exprès, cette phrase sublime : si seulement le Liban était la Mauritanie, et nous des Mauritaniens. Pourquoi ce regret, presque des remords, pourquoi ce yarét ?… Parce que, m’a-t-il répondu, ce pays et nous, nous souffrons d’un mal, d’un seul, endémique, profond, ravageur, et contre ce mal, il n’existe qu’un seul remède, ce n’est même pas la peine d’en chercher deux ; il n’y en a qu’un. Qu’est-ce que c’est ? Nous sommes en train de mourir à petit feu du confessionnalisme, et le seul moyen dont nous disposons, c’est la laïcité. Que l’imam et l’évêque se contentent de travailler uniquement dans leur mosquée et dans leur église ; que les gens aillent y prier 24 heures par jour s’ils le veulent, et que le politique s’émancipe. Il faut séparer le religieux de l’État, cette opération chirurgicale est notre dernière, notre ultime chance. Il a rappelé la France, puis cité la Tunisie, la Turquie, la Malaisie – il est impressionné, le moukhtar, par l’expérience malaisienne. Et pourquoi pas nous, a-t-il demandé, un peu rageur… Il a ajouté : Nous n’y arriverons pas.
Troisième semaine de 2006.
Ils et elles, chrétiens et musulmans, s’appellent Fahimé Charafeddine, Nada Sehnaoui, Mona Fayad, Talal Husseini, Youssef Zein, Farès Sassine, Ghassan Moukheiber et Mohammed Matar. Ces huit pionniers, dont des chiites, ont eu l’idée géniale, au sens étymologique du terme, d’intenter un procès à un cheikh – il aurait été évêque que cela n’aurait rien changé – pour usurpation de fonction et, surtout, incitation à la discorde confessionnelle. Parce que ce religieux a menacé d’anathème toute partie politique chiite qui accepterait de remplacer ou de se substituer aux représentants d’Amal ou du Hezbollah. Ce n’est pas la première fois, loin de là, que la Mosquée ou que l’Église intervient aussi profondément, d’une façon aussi invasive, dans le tissu (socio-)politique libanais. Les exemples sont légion : lors des législatives 2005, le Hezbollah avait émis une sorte de fatwa politique, exigeant des électeurs chiites de Baabda-Aley qu’ils votent pour une liste donnée. Des années plus tôt, au moment de la formation du cabinet Aoun, les ministres musulmans que l’actuel député du Kesrouan avait nommés s’étaient retirés après avoir été menacés d’anathème. Mais à l’époque, avant, après, personne n’avait voulu/pu déconstruire une telle exaction, braquer les spots sur son illégalité, son illégitimité et sa perversité, éminemment punissable par la loi.
La démarche des Huit a ceci de formidable qu’elle n’a pas seulement brisé un tabou ou établi une sorte de jurisprudence éthique, morale (peu importe le jugement, qui restera longtemps un vœu pieu ; peu importent les cris d’orfraie de cheikh Kabalan ou de Hassan Nasrallah…) ; elle a ceci de formidable qu’elle a purement et simplement rendu publics les détails de la première étape de la (très) longue chimiothérapie du Liban, qu’elle a énoncé en termes clairs, immédiatement traduits en actes judiciaires, un protocole compassionnel mais implacable à l’égard du Liban.
Il est encore plus facile pour un nain cul-de-jatte et atteint de glaucome de réaliser en six heures les douze travaux d’Hercule, ou pour un chameau de passer par le trou d’une aiguille, que pour les Libanais de laïciser leur pays. L’histoire rendra sans doute, un jour, justice à ceux qui, de Joseph Moghaïzel à Salah Honein, en passant par le père Grégoire Haddad, Bassem Jisr ou Hassan Saad, ont diagnostiqué le symptôme et martelé le traitement. En attendant, les Huit auront mis le doigt sur la plaie – elle est béante – et rappelé que la maladie, aussi patiente soit-elle, finit par devenir mortelle, qu’il n’existe donc qu’un seul remède, et que seuls les Libanais sont à même de le dispenser – sachant, naturellement, que parmi ces Huit, quelques-uns, peut-être, sont de farouches adversaires de la laïcité. Mais peu importe. L’action qu’ils ont intentée n’est pas seulement intrinsèquement judiciaire, elle restera comme l’une des plus magistrales leçons de citoyenneté qui ait été donnée depuis des lustres.
C’est le moukhtar (de Ras-Beyrouth) qui a dû être content…
Ziyad MAKHOUL
P-S : Cette semaine, les Libanais ont accueilli chez eux un autre mousquetaire/messie, sans aucun doute (déjà) acharné, comme eux, à traquer puis exhiber la vérité. Bienvenue, Serge Brammertz.
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De fil en aiguille, pendant qu’il me remplissait le formulaire pour le renouvellement de mon passeport (depuis que la pourtant gracieuse Sûreté générale a eu l’extrême mauvaise idée de ne plus les proroger, c’est un calvaire…), mon moukhtar a commencé à parler de la Mauritanie. Il avait vu un documentaire sur al-Jazira. Il était sincèrement admiratif. Il a glosé pendant quinze minutes ; comment ce peuple, après avoir chassé la dictature et installé une forme de démocratie, a commencé à s’occuper du pays ; comment les Mauritaniens ont uni leurs forces, travaillé ensemble pour le ressusciter ; comment ils lui ont fait faire des avancées prodigieuses en quelques mois : comment le gouvernement a su se faire aider d’une façon optimale par des États étrangers, notamment...