« Alors que la commission d’enquête sur l’assassinat de l’ex-Premier ministre Rafic Hariri poursuit ses travaux, la crise politique qui paralyse le gouvernement de Fouad Siniora se poursuit dans un climat alourdi par la reprise des attentats. » Voilà, en une phrase, la situation du Liban vue par le Nouvel Observateur, dans une analyse du voisinage d’Israël après Sharon. Il est vrai qu’elle ne nous apprend rien de nouveau. Mais cette brièveté laisse songeur. Ainsi torchée en quelques mots, notre réalité paraît si simple qu’il n’y a pas de quoi en faire des tartines.
Regardez-nous vivre, pourtant. Prenez une rue, quelques dizaines de Libanais, mettez le tout sous un globe, observez. Au petit matin, le bus de l’école a du mal à se frayer un passage entre les voitures garées des deux côtés de la chaussée. On construit trop dans Beyrouth. Il n’y a plus de terrains vagues. On construit pour ceux qui sont partis ou qui partiront. Ils gagnent leur vie ailleurs. La maison qu’ils garderont ici, ce sera pour leurs vieux jours, pour un passage fortuit, de brèves vacances, ou juste pour avoir un rêve à rêver. On construit trop pour pas grand monde. La nuit, de nombreuses fenêtres resteront éteintes pour longtemps.
Dans la rue, on voit d’abord les concierges. Bien sûr, ils règlent la circulation, courent d’un étage à l’autre pour demander les clés, déplacer les voitures trop gênantes. Les concierges forment le gros des travailleurs étrangers, syriens, égyptiens, sri lankais parfois, mais c’est plus rare. Ils fraternisent avec les ouvriers des chantiers et les épiciers, quand il en reste. À la vitesse où grimpe le prix du bâti, les grandes surfaces ont déjà dévoré les petites épiceries. Les employées de maison essayent de ne pas trop s’attarder devant les achalandages. Mais la tentation est trop forte de tailler une petite bavette, récolter un sourire flatteur, commérer un petit coup. Vers midi, au regard des fumets dégagés par les cuisines et le contenu des sacs de provision, tout le monde saura ce que mangera tout le monde au souper. On déjeune de moins en moins chez soi. D’ailleurs, les restaurants ne désemplissent pas, et les « valets parking » s’ingénient à trouver des places pour ranger les voitures étrangères au quartier. Vers 15 h, on les verra courir comme des possédés pour récupérer un véhicule garé forcément trop loin. À cette heure-là, les enfants rentreront de l’école. La télévision remplira son rôle de nounou cathodique. Ils mangeront distraitement en attendant d’attaquer leurs devoirs. Les parents seront encore au travail. Le soir, ils ne regardent même plus le journal télévisé et ses ressassements nauséeux : un jour, c’est sûr, il leur faudra financer les études des petits à l’étranger. De ces études au bout desquelles ils seront happés par le marché du travail, là-bas. Les familles se retrouveront pour les vacances. Les fenêtres se rallumeront la nuit, pour un temps.
En attendant, qu’une porte claque, ou que gronde l’orage, le mouvement se fige et l’on se regarde comme glacé d’effroi. Passée l’alerte – c’est bon, c’est personne – on reprend son travail, tant d’énergie pour pas grand-chose, et ce moteur qui justifie toute une économie : offrir aux enfants la chance de quitter un jour ce pays de fous, ce pays de rien, et d’en rêver le reste de leur âge.
Fifi ABOU DIB
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Regardez-nous vivre, pourtant. Prenez une rue, quelques dizaines de Libanais, mettez le tout sous un globe, observez. Au petit matin, le bus de l’école a du mal à se frayer un passage entre les voitures garées des deux côtés de la chaussée....