Je me souviens, vers la fin des années soixante, de ce cousin chez qui mes parents me traînaient à la traditionnelle tournée des vœux de fin d’année. Je dis « me traînaient », parce que, les cousins qu’on ne voit qu’une fois l’an, on n’a pas grand-chose à leur dire. Vous êtes encore à l’âge de pomme d’api, quand la tante vous pousse dans leur antre et leur recommande de bien s’occuper de vous. Ils sont empêtrés dans leur acné et leur hirsutisme. Leur chambre est pleine de cette panoplie des soixante-huitards sur la touche. Aux murs, des portraits du « Che », de Lennon et une petite étoile rouge. Sur le lit en pagaille, L’être et le néant tire vers le néant avec ses pages écornées et sa couverture constellée de café. Sur l’étagère, comme une armée en débâcle, Lacan, Peyrefitte, Mao, Freud, Malraux, Camus, Barthes, Mahmoud Darwiche, Fernand Braudel et tous les « Que sais-je ? » se bousculent dans le désordre. Vous ne savez rien, vous savez à peine lire, et les morveux comme vous, le cousin n’en a rien à cirer. Dans un coin sombre de la pièce, une guitare a des démangeaisons, et un accordéon mystérieux répète son Internationale en silence. Les cousins de ce temps-là étaient tous des révolutionnaires, et l’on avait hâte d’être enfin jeune pour s’éclater avec eux dans les manifs. La révolution, c’était leur voie pour sortir le soir, connaître des filles, fumer la moquette et se sentir intelligent.
J’ai donc laborieusement émergé de l’enfance pour être jeune à mon tour. De cet univers fascinant dont j’avais été exclu, j’ai retrouvé les titres déchiffrés à grand-peine vers 6-7 ans sur les étagères du cousin. À grand-peine je me suis appliqué à comprendre leurs doctrines fuligineuses. Mes couvertures n’avaient pas de taches. Elles se détachaient tout simplement, se désolidarisaient de leur contenu à force de me tomber des mains. À l’âge où, en plein désarroi, j’ai eu besoin d’y trouver quelque réponse, c’était déjà la guerre. La corruption, et la trahison, et les occupations de tout poil oblitéraient la pensée. Les obus rongeaient le tissu social, y creusaient des cratères irréparables. À l’âge où je fus jeune, on ne pensait plus qu’avec la peau, siège de l’instinct de survie chez l’homme. Ma mémoire était une caverne où je répertoriais les diverses tonalités des explosions qui couvraient tous les mots.
J’ai donc grandi avec cette idée simple, taillée à l’emporte-pièce : « La vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie. » Comme tous mes congénères, j’avais fini par intégrer cette sombre évidence : ma vie serait courte, forcément. Autant la rendre bonne. Pour vivre heureux, il me fallait être libre. Les quelques années calmes qui ont suivi cette résolution m’ont été amères. Il me fallait vomir les tutelles, dénoncer la collaboration, retrouver ma peau, mon odeur, mon identité, sous la résignation humiliante, la monstrueuse croûte de boue dont nous étions enduits pour échapper à nos prédateurs.
Des instruments de la liberté, je n’avais que les mots, pauvres rayons d’un astre mort. Jusqu’à hier, je les dardais vers les forces de l’ombre, j’en balayais les coins où croupissent les menteurs. Ce matin, je me sens brusquement nu. Plus aucune scorie ne me protège, et plus que d’habitude, le feu du rasoir me rougit les joues. Ma dernière pelure s’est donc détachée et le vide qui m’entoure indique bien que j’ai fini de ronger mon cocon. En revanche, il m’a poussé des ailes, pour quel vertige ? Il m’a suffi de tourner la clé du contact. Presque rien, même pas la sensation d’une brûlure. Un éclair jaune près de ma cheville. Cinq cents millions de grelots, cinq cents millions de fontaines et toutes ces étoiles qui me versaient à boire. J’ignorais qu’il y eut en moi autant d’atomes. Mes particules ont rempli tout l’espace. Je les ai vus, les petits, les laids, les gnomes. Ils n’ont même pas souri. Ils n’ont même pas pu se réjouir de cette piètre victoire, crainte de se dénoncer. Elle n’est pas donnée à tout le monde la chance de se survivre ainsi. De l’infini du temps et de l’espace que j’habite, désormais je contemple ce petit point de la géographie, minuscule planète de mon envol. Et je vois bien que le Liban ne vaut rien. Et je constate que rien, rien au monde, ne vaudra jamais le Liban.
Fifi ABOU DIB
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