Plus vous prétendez comprimer la presse, plus l’explosion sera violente. Il faut donc vous résoudre à vivre avec elle.
Chateaubriand (Mémoires d’outre-tombe)
Tel père, tel fils ? Tel fils, tel père ? En se portant candidat au siège de député laissé vacant par le martyre de son fils Gebran, Ghassan Tuéni fait bien davantage que renverser tête-bêche dictons, proverbes, idées conçues et traditions politiques.
Venu lui-même au journalisme sur les traces de son père, il a tout naturellement guidé les premiers pas de son aîné sur la voie ardue, mais combien exaltante, de la presse d’opinion et de combat. Au regretté Gebran il avait confié les leviers de commande du journal an-Nahar, se réservant le titre qui lui était chevillé à l’âme et au corps, le titre qu’il assumait depuis deux tiers de siècle, celui de rédacteur en chef. Gebran disparu, l’indomptable patriarche, pourtant écrasé de douleur, commence par en imposer à tous en parlant d’unité des rangs et de concorde, plutôt que de vengeance. Et parce que le flambeau tombé des mains de Gebran ne saurait rester à terre, parce qu’il faut parer aux urgences de la loi, voilà le doyen de la presse libanaise – qui fut aussi naguère le benjamin de l’Assemblée nationale – s’en allant solliciter crânement les suffrages de la catégorie la plus précieuse et la plus délaissée pourtant, la plus grugée des électeurs : la jeunesse, celle-là même qui a fait le printemps de Beyrouth et dont Gebran avait, le premier, décelé le formidable potentiel.
Par-delà la valse à rebours des générations, c’est une véritable leçon de courage face à l’adversité, de continuité dans la lutte permanente pour les libertés, qui est ainsi administrée à tous : aux Libanais, qui balançent entre la griserie de la libération et la hantise des représailles terroristes ; et aux Arabes, pris entre les exigences de changement et la peur panique du changement. Que cette magistrale leçon soit le fait d’un journaliste, en l’occurrence du plus illustre de ceux-ci, ne devrait guère étonner. Bien avant le gros de la classe politique (et bien mieux !), c’est la presse qui, durant les sombres années de tutelle, a maintenu vivante la flamme de la contestation et de l’espoir. Avec Samir Kassir puis Gebran Tuéni, elle s’est acquittée d’un tribut du sang qui aura été particulièrement lourd pour l’année 2005, comme le signale tristement le dernier bilan de Reporters sans frontières : au moins 63 journalistes tués de par le monde, 1 308 autres agressés ou menacés, les chiffres sont éloquents.
Le plus extraordinaire cependant reste cette hostilité viscérale, organique, faite tout à la fois de hargne et de peur, que vouent les gouvernements de cette région à toute forme de liberté d’expression. On sait gré, ainsi, à l’Égypte et à l’Arabie saoudite de multiplier les rencontres au sommet, consacrées à la crise syro-libanaise. Loués soient leurs efforts visant à pousser courtoisement mais fermement le régime de Damas sur la bonne voie : celle d’une pleine et entière coopération avec la commission internationale enquêtant sur l’assassinat de Rafic Hariri. On peut comprendre par ailleurs le souci du Caire et de Ryad de préserver la stabilité en Syrie, c’est-à-dire le maintien en place du régime Assad. Ces deux capitales – elles ne sont pas les seules – redoutent en effet l’avènement d’un pouvoir islamiste en Syrie, encore que la bombe Abdel Halim Khaddam paraît entrouvrir la porte à d’autres alternatives.
Ce qu’on comprend moins bien cependant, c’est comment le président Moubarak et le roi Abdallah peuvent envisager seulement un assainissement sérieux des relations syro-libanaises, aussi longtemps que les autorités syriennes, par leur comportement, s’obstinent comme à plaisir à laisser planer sur elles les soupçons les plus graves. Et sans se faire d’illusions sur l’idée que se font Moubarak et Abdallah de la liberté d’expression, ce qu’on ne comprend absolument pas c’est leur insistance à faire d’une trêve médiatique un élément essentiel de toute détente entre le Liban et la Syrie. Car on ne peut pas mettre sur les plateaux de la balance une presse étatique usant de l’insulte et de la menace, et une autre évoluant dans un cadre naturel de liberté que même les gouvernements de la tutelle n’ont jamais pu supprimer.
Ils transpirent d’anxiété les chefs arabes, il leur faut s’essuyer le front ? Faudrait tout de même veiller à ne pas mélanger torchons et serviettes.
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