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Actualités - Opinion

EN DENTS DE SCIE Je est tous les autres

Cinquante-deuxième semaine de 2005. C’est la dernière (semaine) d’une année que tout le monde souhaite ne pas avoir vécue. Une année que personne ne voudrait oublier. Une année au cours de laquelle la fusion de beaucoup de pire avec un peu de meilleur a tout de même fini par réussir à épuiser un peuple, le vider, l’assécher. Une année qui a pourtant réussi, au-delà des infinis abîmes entre un 8 et un 14 (mars), à miraculeusement tisser cet invisible mais indestructible cordon ombilical entre des millions de Libanais. Cimentés désormais, même embryonnaire, par la mémoire. Comme mes compatriotes, je me souviens de Marwan Hamadé commençant 2005 appuyé sur ses béquilles, image vivante, (é)mouvante, d’une détermination mille fois plus forte que tous les kilogrammes de TNT, d’une rage de survivre capable de pulvériser des Himalaya de tutelles. Comme eux, je me souviens de cette Saint-Valentin transformée, en trois secondes, vers 13h00, en un interminable cauchemar. « Peut-être que c’est la montgolfière qui a explosé. Pourquoi il n’y a plus de réseaux ni de lignes fixes ? Non, ce n’est pas possible… Ils l’ont fait. Tu crois ? Lui ? Mais il est intouchable. Ils l’ont tué. Il avait tous les défauts (politiques) du monde, mais comment on va faire sans lui ?» Comme eux, je me souviens de Rafic Hariri. En 2001, dans le hall du Four Seasons de Washington, l’excellent Bassel Fleyhane n’était pas loin, je lui avais posé une question on the record, puis, après sa réponse, je l’ai regardé, lui ai demandé et l’occupation syrienne, quand est-ce qu’on va en finir ? Il a souri, un peu surpris, c’est vrai que c’était ex abrupto, il a souri franchement, puis il est parti. Croire à ce point en son étoile, en son heure à venir, fut-ce au prix d’une indigestion quotidienne, pendant près de quinze ans, de couleuvres… quel dommage. Comme mes compatriotes, je me souviens des jours qui ont suivi. De la naissance, aussi ponctuelle, aussi fragile, aussi éthérée soit-elle, d’une première esquisse de nation. Je me souviens des nuits froides de février, de cette Place, de ces tentes, de cette communion, même difficile, même colérique, entre chrétiens et musulmans, entre nous. Spontanée, puis travaillée, puis soumise aux coups de boutoir d’une volonté de la déconstruire, cette communion, peu importe qu’in fine elle ait (été) avorté(e), a au moins l’immense mérite d’avoir existé une fois, marqué l’histoire, promis, donc, de recommencer. Comme mes compatriotes, je me souviens de l’armée bravant les ordres venus de très haut, faisant semblant d’empêcher les masses, les flots de se retrouver sur la Place, mais, en cachette, d’un regard un peu timide, les invitant à y aller, les laissant y aller. Comme eux, je me souviens des ravages d’Omar Karamé, de la démission de cet effendi qui faisait rire tout le monde à la Chambre, y compris Rafic Hariri, du frère du grand Rachid transformé en marionnette, en arsenic pour le pays. Et puis, comme eux, je me souviens de l’approche des élections, du deal, des erreurs monumentales et idiotes des partenaires du 14 mars, tous les partenaires ; comme eux, je me souviens de la sueur d’une troïka américano-franco-saoudienne, de sa bienveillance, de son inconséquence parfois ; comme eux, je me souviens de la fin avril, du retrait du dernier soldat syrien, hallucinant comme un mirage, qu’il fallait profiter de ce petit bonheur pur avant que de penser à tous ces SR dormants, naturalisés par milliers par le régime Lahoud ; comme eux, je me souviens du scrutin, des alliances contre nature, ici et là-bas, de la joie des uns et des autres, de la belle disparition (du Parlement) d’hommes liges, de sbires ; comme eux, je me souviens, surtout, du début de la désillusion générale. Comme mes compatriotes, je me souviens de l’assassinat de Samir Kassir, la rage, de quel droit ces rats touchent à un journaliste ; comme eux, je me souviens de l’assassinat de Georges Haoui, replet, souriant, voulant, dans son isba russe de Bteghrine, fédérer, trois ans auparavant, déjà, ceux, tous camps confondus, qui voulaient en finir avec la tutelle. Comme eux, je me souviens de cette odieuse série d’attentats, que des quartiers chrétiens, dans une volonté débile de monter les uns contre les autres, mais les uns et les autres ont été les plus forts. Comme eux, je me souviens de May, somptueuse dans sa douleur, somptueuse dans son martyre vivant, somptueuse dans ce don de soi, ce don d’exemple à suivre ; comme eux, je me souviens de l’horreur d’un 12 décembre, non, pas Gebran, pas Gebran ; si, Gebran. Comme mes compatriotes, je me souviens de ces prières œcuméniques muettes, pour que le Hezbollah, qui a donné sans compter pour en finir avec le cancer de l’occupation israélienne, soit au rendez-vous de l’autre moitié de la bataille pour l’indépendance, la souveraineté et la liberté, celle contre les tentatives syncopées, comme un hoquet ad vitam de la Syrie, sortie par la porte, pour revenir par la fenêtre, ou pour cloner le Liban à distance, ou pour le déstabiliser, l’étouffer, le phagocyter. Des prières muettes pour que ce Hezb qui faisait l’unanimité absolue ne se transforme pas en cheval de Troie fou. À force d’y croire, il est parfois des prières qui s’exaucent des siècles après, mais pourquoi remettre à demain ce que l’on peut faire aujourd’hui ? Comme eux, je me souviens, c’était il y a quelques heures, de ce qui a été qualifié d’orgasme collectif de l’année par des centaines de milliers de téléspectateurs heureux. Personne n’a oublié que celui qui s’est auto-intronisé hier, devant les caméras d’al-Arabiya, champion de la démocratie et de la liberté de penser a en fait contribué plus qu’un autre à la dégénérescence de ce Liban dont il a été chargé pendant trois décennies. Mais bon : mieux vaut très tard que jamais. L’éveil, la prise de conscience, la rémission de cet homme de 73 ans, qui a lâché hier les eaux comme autant de bombes nucléaires, avaient effectivement quelque chose de saisissant. En établissant à la télévision un véritable et multiforme acte d’accusation contre son pays, la Syrie, Abdel-Halim Khaddam, quelles que soient ses intentions, quels que soient ses desseins, n’a pas seulement décidé d’assurer l’intérim entre Detlev Mehlis et Serge Brammertz, mais il a été, peut-être malgré lui, le vecteur d’espoir pour l’an 2006. Qui ne pouvait pas mieux commencer, même avec 24 heures d’avance. Il est des naissances précoces qui augurent de la plus belle des santés. Parce que, comme eux, je veux (essayer de) croire que… Ziyad MAKHOUL

Cinquante-deuxième semaine de 2005.
C’est la dernière (semaine) d’une année que tout le monde souhaite ne pas avoir vécue. Une année que personne ne voudrait oublier. Une année au cours de laquelle la fusion de beaucoup de pire avec un peu de meilleur a tout de même fini par réussir à épuiser un peuple, le vider, l’assécher. Une année qui a pourtant réussi, au-delà des infinis abîmes entre un 8 et un 14 (mars), à miraculeusement tisser cet invisible mais indestructible cordon ombilical entre des millions de Libanais. Cimentés désormais, même embryonnaire, par la mémoire.
Comme mes compatriotes, je me souviens de Marwan Hamadé commençant 2005 appuyé sur ses béquilles, image vivante, (é)mouvante, d’une détermination mille fois plus forte que tous les kilogrammes de TNT, d’une rage de survivre capable...