par Joseph S. Nye*
Combien de temps encore les USA pourront-ils maintenir autant de troupes en Irak ? C’est la question fondamentale du deuxième mandat du président Bush. Très récemment encore, son gouvernement se contentait d’une réponse évasive du genre : « Le temps qu’il faudra, et pas un jour de plus. » Mais plus maintenant.
Le premier signe de revirement est apparu le 17 novembre, quand un membre du Congrès, John Murtha, à la fois un faucon du Parti démocrate et un ancien marine, a suggéré de retirer les troupes d’Irak dans six mois. Peu après, le Sénat – contrôlé par les républicains – a voté une motion en faveur « d’une transition significative de l’Irak vers son entière souveraineté en 2006 ». Bush s’est d’abord opposé à cette idée, avant de changer de rhétorique, pour laisser entendre que le retrait des troupes pourrait intervenir plus tôt que prévu.
Avec 45 % des Américains qui pensent maintenant que les USA ont fait une erreur en envoyant des troupes en Irak – soit 24 % de plus qu’au début de la guerre en mars 2003 – l’érosion du soutien de l’opinion publique à sa politique est frappante. Ce revirement est dû en partie à l’accroissement des pertes, à ce jour plus de 2 100 soldats américains ont perdu la vie en Irak.
Mais cela traduit également l’opinion de plus en plus répandue que la guerre est en train d’échouer. Un universitaire de Duke, spécialiste dans l’étude de l’opinion publique, Peter Feaver, qui est actuellement un conseiller de la Maison-Blanche, soulignait récemment que les Américains ne tolèrent des pertes que s’ils sont convaincus qu’une guerre est juste et qu’elle peut être couronnée de succès. Mais les citoyens américains ont aujourd’hui des doutes quant à ces deux critères. Le gouvernement paye aujourd’hui le prix de la manipulation des raisons de la guerre et de son incapacité à gérer l’après-guerre. Aussi, il n’est pas surprenant que dans sa nouvelle rhétorique, Bush insiste sur le fait qu’il a une « stratégie pour la victoire ».
Si la « victoire » se définit par l’avènement d’une démocratie stable en Irak, il est peu probable que le temps qui lui reste suffise à Bush pour mettre en œuvre sa stratégie. En septembre, le général George Casey, le plus haut responsable militaire américain en Irak, a déclaré devant le Congrès que les insurrections modernes durent une dizaine d’années et que seul un bataillon de l’armée irakienne est capable de se battre sans l’aide des forces américaines. Un mois plus tard, un organisme réputé, l’Institut international d’études stratégiques de Londres, estimait que le retrait des troupes américaines ne sera probablement que très partiel l’année prochaine et qu’il faudra au moins cinq ans à l’Irak pour mettre sur pied l’armée de 300 000 hommes qui lui est nécessaire pour combattre l’insurrection par ses propres moyens. Mais avec les élections des membres du Congrès en 2006 et l’élection présidentielle en 2008, cinq ans, c’est bien trop long. En réalité, le gouvernement des républicains dispose seulement d’une période d’un an et demi à deux ans pour appliquer sa stratégie.
En même temps, les démocrates sont divisés. Certains d’entre eux, comme John Murtha et Nancy Pelosi, à la tête de la minorité au sein de la Chambre des représentants, veulent un calendrier très limité dans le temps, tandis que d’autres, comme le sénateur Joseph Biden, ne veulent pas d’un calendrier rigide, mais envisagent pour 2006 un retrait de 50 000 des 150 000 soldats américains stationnés en Irak, suivi d’un retrait plus important en 2007. Ceux d’entre nous qui pensent que l’invasion de l’Irak était une erreur et que Bush a fait preuve d’un orgueil démesuré dans son incapacité à prévoir l’après-guerre sont confrontés à un dilemme : si le retrait est trop rapide, cela risque encore d’aggraver la situation.
L’Irak, ce n’est pas le Vietnam où le départ des Américains a été comblé par un gouvernement autoritaire qui a imposé la stabilité. En Irak, le retrait des troupes risque d’être suivi par une guerre civile et le chaos – des conditions idéales pour que les terroristes s’y maintiennent durablement. L’Irak ne ressemble pas au Vietnam pour une autre raison. Contrairement aux Nord-Vietnamiens, les insurgés sunnites risquent d’avoir des difficultés à prendre le contrôle d’un pays dont ils ne représentent que 20 % de la population. Les chiites et les Kurdes formant 80 % de la population l’insurrection ne cible que quatre des 18 provinces irakiennes.
La difficulté, c’est que la présence des troupes américaines est à la fois la cause du problème et un moyen de le résoudre. Comme le politologue Robert Pape l’a montré dans une étude approfondie, la résistance à une occupation étrangère est la première motivation des terroristes kamikazes. Autant que des troupes américaines en nombre restent en tant qu’armée d’occupation, elles servent d’outils de recrutement pour les insurgés. Mais si elles se retirent trop tôt, le gouvernement irakien élu risque de ne pas pouvoir faire face à l’insurrection, plongeant l’Irak dans la même situation que le Liban dans les années 1980 ou l’Afghanistan dans les années 1990.
De manière analogue, si Bush décide d’un retrait à court terme, il risque d’encourager les insurgés à attendre le retrait des troupes. Mais s’il ne le fait pas, il va renforcer le sentiment d’une occupation impérialiste. La solution à ce dilemme serait de pousser à un compromis qui ferait sa place aux sunnites dans le processus politique, et accélérer la formation des Irakiens pour qu’ils puissent assurer eux-mêmes leur sécurité. Mais même dans ce cas, le succès n’est pas garanti.
Un échec est déjà patent, c’est celui des néoconservateurs qui rêvaient de créer un allié militaire qui servirait de base à long terme aux troupes américaines pour transformer et démocratiser le Moyen-Orient. Trois élections ont conféré une certaine légitimité au gouvernement irakien dominé par les chiites, mais il y manque au pays le sentiment de former une communauté et des institutions efficaces. Les élections ont simplement débouché sur la dictature de la majorité. C’est peut-être mieux que la tyrannie Saddam Hussein à la tête d’une minorité, mais cela n’a pas grand-chose à voir avec une démocratie moderne.
Bush compare son objectif en Irak à la démocratisation du Japon après la Seconde Guerre mondiale. Mais le Japon était entièrement sous contrôle, homogène du point de vue ethnique et sans insurrection, avec une classe moyenne importante et l’expérience antérieure d’une certaine ouverture politique. Malgré cela, le processus a nécessité sept ans pour aboutir.
Bush ferait mieux de prévoir une fenêtre de deux ans pour donner au gouvernement irakien une meilleure chance de succès avant que les Américains ne partent, tout en indiquant clairement qu’ensuite les Irakiens seront responsables de leur propre sécurité et de leur salut politique.
*Joseph S. Nye est professeur à la Kennedy School of Government à Harvard et auteur du livre Soft Power : The Means to Success in World Politics.
© Project Syndicate, 2005. Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats