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Actualités - Opinion

impression Arènes

Quel monstre a-t-on exhumé en reconstruisant Beyrouth ? Quelle hydre, quel dragon assoiffé de sang pur et de jeunesse étaient-ils tapis sous la place de l’Étoile, sous la place des Martyrs, sous la mosquée al-Amine, sous la cathédrale Saint-Georges ? Naguère les bicyclettes des enfants bourdonnaient doucement autour des arbres, et les marchands de ballons déambulaient avec leur charge légère. Naguère, le vent du large serpentait par les ruelles dallées, et les habitués des cafés frissonnaient en se frottant les bras. C’était il y a quelques mois à peine. Une éternité. Depuis, le Minotaure a dressé sa liste. L’un après l’autre ils sont tombés. L’un après l’autre, dans le piège implacable, dès lors qu’on a écrit plume au clair et prétendu à la liberté. Depuis, les places regardent passer le flot des cercueils et des larmes, et les cohortes consternées. Le Parlement est scène de tragédie où siègent, endeuillées, les Andromaque, les Médée, les Iphigénie, les Ariane de cette république naissante. Il s’y joue en vase clos un opus funèbre dont le dernier acte s’achève au-dehors, dans la fumée et l’horreur. Dans cette arène où l’ennemi avance masqué, il n’est d’arme que les mots. Relayés par la presse, les mots qui dénoncent portent comme autant de banderilles au flanc du monstre invisible, et quand s’approche l’estocade, alors s’ouvrent l’enfer et les digues du sang. Dehors le peuple applaudit au courage des mots. Mais que tombe un héraut, et c’est sa voix de peuple que l’on étouffe, ses ailes que l’on brise, ses rêves que l’on emprisonne. Dehors le peuple a parfois peur des mots. De ces listes qui circulent avec leurs morts annoncées. De ces prédictions attribuées à des mages qui n’ont pourtant rien dit. Le peuple craint pour ceux qui parlent. Mais qui le dira, ce mot final, ce mot libérateur qui viendra clôturer tous les mots ? Qui pourra le tracer, ce point, sans payer de sa vie cette ultime goutte d’encre ? Mais quel est-il ce Minotaure qu’un simple discours met en rage au point d’éliminer celui qui le porte ? Quel est ce monstre que la liberté de dire effraye au point de tuer pour faire taire ? Sans doute un handicapé du langage, un sans-mots, un sans-réponses. Sans doute est-ce là qu’il faudra chercher ce justicier dément, ce maniaque de la gomme que l’écrit affole : parmi les indigents de la littérature, les frustrés de l’expression. Déjà les « condamnés » de sa liste ont atteint à la sérénité que confère la fréquentation de la mort. Déjà ils parlent d’un lieu où ne peuvent plus les atteindre les machines infernales. Au seuil de l’histoire, rien ne les empêchera de parler. Aujourd’hui ou demain, ils passeront comme tout passe, mais les mots resteront. La mort est quelconque, elle est le lot de tous, quelque cruelle que soit sa face. Mais cette pensée que le sang consacre, ce courage d’un seul qui rend à tout un peuple sa dignité bafouée, voilà qui, par-delà les querelles de frontières, de clochers, de minarets et de cours de récréation, trace les contours légitimes d’une nation et l’installe dans la durée. Les Minotaures ne sortent jamais du Labyrinthe. Fifi ABOU DIB

Quel monstre a-t-on exhumé en reconstruisant Beyrouth ? Quelle hydre, quel dragon assoiffé de sang pur et de jeunesse étaient-ils tapis sous la place de l’Étoile, sous la place des Martyrs, sous la mosquée al-Amine, sous la cathédrale Saint-Georges ? Naguère les bicyclettes des enfants bourdonnaient doucement autour des arbres, et les marchands de ballons déambulaient avec leur charge légère. Naguère, le vent du large serpentait par les ruelles dallées, et les habitués des cafés frissonnaient en se frottant les bras.
C’était il y a quelques mois à peine. Une éternité.
Depuis, le Minotaure a dressé sa liste. L’un après l’autre ils sont tombés. L’un après l’autre, dans le piège implacable, dès lors qu’on a écrit plume au clair et prétendu à la liberté. Depuis, les places regardent passer le...